Page:Aimard - Par mer et par terre : le corsaire.djvu/228

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Cependant l’équipage, averti par maître Caïman et comptant sur de magnifiques parts de prises, se mit à l’œuvre avec une ardeur décuplée par l’espoir de la réussite de ce hardi coup de main.

Toutes les voiles furent déverguées et remplacées par d’autres, sales et rapiécées ; le petit mât de hune fut calé à demi-mât ; on donna du mou aux galhaubans et à certains haubans, les bras ne furent pas aussi bien appuyés ; des prélarts furent étendus sur les pièces de la batterie, afin de les cacher aux vigies du pirate, ainsi que la pièce à pivot de l’avant ; on amarra des paillets après les étais et les manœuvres dormantes ; on laissa pendre quelques bouts de filin et des fauberts le long du bord ; les hommes de l’équipage reçurent l’ordre de se blottir sous les prélarts et sous le gaillard d’avant ; les officiers eux-mêmes quittèrent leurs uniformes colombiens pour endosser des jaquettes et se couvrir la tête de bonnets de laine ; une douzaine d’hommes seulement restèrent en vue sur le pont ; bref, on prit toutes les précautions usitées en pareil cas ; la besogne fut si rudement menée, qu’en moins de trois quarts d’heure le Hasard fut si bien déguisé, que son capitaine lui-même, s’il l’avait vu du dehors, ne l’aurait pas reconnu.

Il était, du reste, temps que cette singulière toilette se terminât : dix minutes plus tard, le brouillard se leva comme un rideau de théâtre, démasquant un horizon immense.

Le navire marchait lentement, avec une nonchalance apparente ; il faisait de fréquentes embardées de tribord sur bâbord, et vice versa, comme un bâtiment peu surveillé et monté par un équipage paresseux ou incapable.