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cœur de lion, qui, loin de se plaindre, de récriminer et de se poser en victime, dédaignait la pitié, et, toujours assailli, ne cédait en apparence sous les coups dont il était frappé sans relâche, que pour se relever aussitôt, plus fort et plus résolu dans cette lutte dont il savait à l’avance devoir être fatalement la victime.

Il est un roman que l’on ne fera jamais, qui défiera constamment les efforts de l’imagination la plus riche en conceptions étranges et extraordinaires : ce roman, c’est l’histoire réelle, vraie, qui court les rues, que nous coudoyons à chaque pas, sans en avoir conscience. L’infamie humaine a des replis tellement nombreux, des abîmes si profonds, des voies tellement mystérieuses, que, quoi qu’on fasse, le roman en apparence le plus effrayant et même le plus insensé que puisse rêver une imagination malade, restera toujours à cent piques au-dessous de l’histoire vraie de chaque jour, qui s’accomplit mystérieusement dans l’ombre, avec des raffinements incroyables de froide cruauté et de scélératesse.

La nuit tout entière s’était écoulée, il était sept heures du matin ; la toilette du navire était terminée.

Nos quatre personnages, après une veille aussi prolongée, éprouvaient l’impérieux besoin de respirer un peu d’air frais et pur.

On alluma les cigares et on monta sur le pont.

Il ventait bon frais de l’est-nord-est ; le navire filait grand largue, bondissant comme en se jouant par dessus les lames un peu grosses et frangées d’écume ; le ciel était couvert, un brouillard épais