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long temps écoulé ; les enfants étaient devenus des hommes, les filles étaient mariées ; le capitaine ne naviguait plus ; il parlait souvent de moi ; il avait la conviction que je n’étais pas mort, et que je reviendrais.

Il me fit raconter toutes mes aventures, qu’il écouta avec le plus vif intérêt ; je passai dans cette chère famille, à laquelle je devais tant, les quinze plus heureux jours de ma vie. Enfin il fallut nous séparer ; au moment de mon départ, le capitaine voulut régler ce qu’il appelait son compte avec moi. Je ne sais quel compte d’apothicaire il me fit ; ce qui est certain, c’est que, bon gré mal gré, il me contraignit à recevoir une somme énorme, 775 livres sterling (environ 19, 475 francs) dont il prétendait être mon débiteur. Je revins à Londres littéralement bourré de banknotes ; ma fortune m’effrayait.

Ivon n’avait pas perdu son temps à Londres. Grâce à lui, trois jours après mon arrivée, je m’embarquai en qualité de second sur un corsaire Colombien, où Ivon était engagé comme premier lieutenant.

Un soir, au moment où je tournais le coin d’une de ces hideuses rues qui déshonorent le West-End, je reçus en pleine poitrine un coup de poignard, en même temps qu’une voix rauque me disait en espagnol :

— Tu ne veux donc pas mourir, maudit !

Le coup avait été si vigoureusement porté, que je reculai en trébuchant jusqu’à la muraille, contre laquelle je m’appuyai pour ne pas tomber : j’étais à demi évanoui. Mon agresseur, croyant probablement m’avoir tué, s’était hâté de s’esquiver.