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L’ÉCLAIREUR.

de la forêt vierge avec ce sifflement triste et monotone qui ressemble au bruit des grandes eaux lorsque menace la tempête ; les nuées étaient basses, noires, chargées d’électricité ; elles couraient rapidement dans l’espace, cachant incessamment le disque blafard de la lune, dont les rayons sans chaleur rendaient encore les ténèbres plus épaisses ; l’atmosphère était lourde, et des bruits sans nom, répercutés par les échos comme les roulements d’un tonnerre lointain, s’élevaient du fond des quebradas et des barancas ignorées de la Prairie ; les bêtes fauves hurlaient tristement sur toutes les notes du clavier humain, et les oiseaux de nuit, troublés dans leur sommeil par cet étrange malaise de la nature, poussaient des cris rauques et discordants.

Au camp des gambucinos, tout était calme ; les sentinelles veillaient, appuyées sur leurs rifles et accroupies devant un feu mourant qui achevait de s’éteindre. Au centre du camp, deux hommes fumaient leurs pipes indiennes en causant entre eux à voix basse.

Ces deux hommes étaient Balle-Franche et Bon-Affût.

Enfin Balle-Franche éteignit sa pipe, la repassa à sa ceinture, étouffa un bâillement et se leva en allongeant les bras et les jambes pour rétablir la circulation du sang.

— Qu’allez-vous faire ? lui demanda Bon-Affût en se tournant à demi de son côté d’un air nonchalant.

— Dormir, répondit le chasseur.

— Dormir ?

— Pourquoi non ? La nuit est avancée ; seuls, j’en suis convaincu, nous veillons encore : il est plus que probable que nous ne verrons pas don Miguel avant le lever du soleil ; donc, le plus convenable, pour le moment du moins, est de dormir, si toutefois vous n’en avez pas décidé autrement.

Bon-Affut posa un doigt sur sa bouche comme pour recommander la prudence à son ami.