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HISTOIRE

affirme « que rien de semblable ne lui est parvenu[1]. » Puis, donnant un libre cours aux sentiments qui l’agitent : « Loin de ma pensée, s’écrie-t-il dans un emportement d’éloquence qui contraste avec sa réserve et son laconisme habituels, de porter une accusation aussi terrible contre un de mes concitoyens. Oui, je veux croire, je dois croire innocent l’homme dont le nom est si malheureusement mis en avant. Mais je le déclare aussi, je voue à l’exécration publique quiconque osera jamais porter une main sacrilége sur la liberté du pays ! »

À ces mots, tous les représentants entraînés se lèvent, et le cri de : Vive la République ! retentit longtemps dans l’enceinte. « Oui, citoyens, je le voue à l’exécration publique, » reprend le général Cavaignac avec force.

Ce moment eut sa gravité, non pas apparente aux yeux de tous, mais profondément sentie par quelques-uns.

M. de Lamartine, en qui jusque-là s’était en quelque sorte personnifiée la République, se trouvait tout d’un coup comme écarté du débat. L’attention publique se détournait de lui. Un autre se levait, qui repoussait, au nom du pays, le prétendant à l’Empire. Par l’effet de quelques mots prononcés inopinément à la tribune, une rivalité nouvelle naissait dans les régions du pouvoir. Un antagonisme encore latent, mais qui allait, à partir de ce jour, se prononcer de plus en plus, puis éclater enfin, se posait dans l’Assemblée. On pouvait entrevoir déjà que désormais le pays n’allait plus se débattre entre la liberté et la licence, mais entre l’autorité et la dictature : entre le général Eugène Cavaignac et le prince Louis-Napoléon Bonaparte.

Selon toute apparence, M. de Lamartine en eut l’instinct. Néanmoins il persévéra dans son projet. Ayant obtenu de ses collègues un décret de bannissement contre Louis Bonaparte, il résolut de le proposer à l’Assemblée le 12 juin,

  1. Le général Cavaignac était mal informé. Le fait était parfaitement exact.