Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 2.djvu/10

Cette page a été validée par deux contributeurs.
6
HISTOIRE

L’enfance d’Armand Barbès avait été sans joie. Il était le fruit d’une union qui fut pleine d’amertume. Son père, d’une famille aisée de Carcassonne, était entré jeune dans les ordres. Aux premiers jours de la Révolution, il quitta l’habit ecclésiastique, passa à la Guadeloupe, y pratiqua la médecine pour vivre. Une jeune fille, sauvée par ses soins d’une maladie mortelle, s’éprit de lui et l’épousa. Lorsqu’elle revint avec lui dans sa ville natale, elle y apprit ce qu’il avait eu la faiblesse de lui cacher ; elle connut qu’elle avait contracté un lien réprouvé par l’Église. Sa piété s’épouvanta. L’énormité de son sacrilége involontaire chargea sa conscience d’un poids accablant. Elle languit dans les larmes et mourut bientôt, laissant deux fils et deux filles aux soins d’un homme atteint aussi et troublé par le remords. La fatalité acharnée contre Barbès ne devait pas s’arrêter là. Sa fille aînée inspira à un jeune homme très-distingué, appartenant à une famille honorable du pays, une passion qu’elle partagea. Le mariage était convenu quand le père du jeune homme apprit qu’il allait recevoir dans sa maison la fille d’un prêtre marié. Il rompit aussitôt avec éclat. L’infortuné Barbès, déjà fortement ébranlé par la mort de sa femme, ne put supporter ce nouveau coup ; il se donna la mort.

Ces événements sinistres et peut-être l’influence du sang imprimèrent de bonne heure à l’âme d’Armand Barbès un caractère d’abnégation et de tristesse religieuse. On eût dit qu’il se sentait prédestiné au martyre. Il adopta avec une ferveur concentrée la cause de ceux qui souffraient. Héritier de biens considérables, il professa les doctrines communistes dans ce qu’elles ont de plus absolu[1]. La compassion, en pénétrant dans son cœur, absorba toutes ses autres facultés. La pensée incessante des douleurs du peuple fit sur

  1. Il comparait la société actuelle, défendant ce qu’il appelait l’idole du capital contre les communistes, au paganisme défendant Jupiter et Mercure contre le Christ qui venait apporter au monde une religion nouvelle.