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« Avant la guerre il était marchand de vins de Hongrie ; il traversait le pays quatre ou cinq fois par an, je lui avais plu, mais lui ne me disait rien, si bien que je l’avais refusé. À présent dans son uniforme ennemi, il ne roucoulait plus des choses de parfait amour.

« Esclave serbe, me dit-il, jadis j’étais un simple négociant : je suis devenu un vainqueur. Sois donc prudente, montre-toi aimable ou sinon… » J’ai crié mon dégoût pour les Autrichiens, je lui ai montré la porte. Oh ! il est sorti. Seulement il est rentré un peu après, avec quatre grands escogriffes, baïonnette au canon. Il a fait emmener le père. On l’a attaché au pilier de la halle et on lui a cinglé le dos à coups de fouet. Le sang giclait et comme je demandais grâce le bourreau dit :

« On ira jusqu’à la mort de la bête, à moins… » Oh ! la brute, il riait comme les diables des mille gargouilles de Semlin ! Je ne suis qu’une pauvre fille. J’aimais le père, je n’avais que lui. Alors… « Elle se tait un moment. Pauvre gosse ! Elle devient plus pâle encore. Elle est blême comme une lune d’hiver, et d’un ton de désespoir, d’abandon de tout, elle achève :

« Alors, quoi. J’ai été tout ce qu’il a voulu. — Vous serez vengée, ma brave enfant commence le colonel…

Pour sûr, que je dis.

Mais on boucle tous les deux. Elle nous a regardés et elle rit, elle rit silencieusement, paisiblement. Pleurer serait moins triste que rire comme ça.

« Attendez, attendez », qu’elle reprend.

« Ah ! ah ! en Autriche on donne des galons aux assassins. Le lieutenant s’est moqué de moi le jour même. Il a ricané. Ton obéissance, esclave serbe, a retardé ton père mais ne l’a pas sauvé. Il aurait fallu commencer comme tu as fini. On va revenir au fouet. Le père, du coup, a sauté sur son vieux fusil de chasse… une détonation… et la tête éclatée il roulait par terre. Mourir sans souffrir il a eu raison ».