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LA RÉVOLTE DU LYCÉE LOUIS-LE-GRAND


La situation est aujourd’hui la même qu’hier. Rien n’est encore décidé quant aux mesures à prendre contre les jeunes mutins. On se borne, pour le moment, à dresser une liste des élèves renvoyés, mettant en regard du nom de chacun d’eux des notes concernant sa conduite et la part qui, selon l’administration Gidel, lui incombe dans les désordres de ces derniers jours.

Nous espérons bien que ce n’est pas d’après cette liste que le ministre prendra sa décision.

Le ressentiment du proviseur contre les élèves renvoyés s’étend même jusqu’à leurs parents et correspondants. Ceux-ci sont arrivés à Paris, comme bien on pense, dès la réception de la dépêche laconique qui avait été préparée d’avance. Ils se sont inutilement rendus au lycée. On a grossièrement refusé de les recevoir.

Plusieurs d’entre eux sont dans une mortelle inquiétude, n’ayant pu obtenir de nouvelles de leurs fils.

Ceux-ci, n’osant pas rentrer chez eux, se sont réfugiés on ne sait où. En renvoyant de la façon inqualifiable que l’on sait des jeunes gens confiés à ses soins, l’administration a endossé une grosse responsabilité – et cette façon d’agir pourra lui coûter cher.

Les révoltés ont tenu un meeting hier soir au café Vachette. Ils ont rédigé une note où ils exposent leurs griefs. Nous ne reproduirons pas cette note in-extenso, attendu qu’elle est assez longue et entre dans des détails que nos lecteurs connaissent déjà.

C’est, disent-ils en substance, la sévérité exagérée et inintelligente d’un maître répétiteur, M. Leneutre, qui a provoqué les premiers symptômes de révolte. Ce maître cherchait, par une rigueur de garde-chiourme, à imposer aux élèves un respect « que ses mœurs privées et son caractère ne lui conciliaient pas du tout. »

Les élèves du cinquième quartier protestèrent contre les manières d’agir de ce monsieur. M. Gidel, pour réprimer ces protestations, « dressa, selon son habitude, une liste de suspects qu’il congédia au hasard, au fur et à mesure que les désordres se produisirent. »

Cela ne fit que « jeter de l’huile sur le feu. »

D’ailleurs, d’après eux – comme nous l’avons dit hier – l’administration du lycée a cherché elle-même à provoquer les événements des jours derniers.

Quand les élèves ont su que le moindre tapage entraînerait le renvoi de cinq d’entre eux, candidats à Saint-Cyr, ils sont restés paisibles et tranquilles, car ils voyaient qu’on cherchait un prétexte. Mais cela ne faisait nullement l’affaire de M. Gidel, « qui avait tout préparé pour une révolte ». Aussi envoya-t-il fort à propos M. Serveaux les exciter.

Dans l’affaire des becs de gaz éteints d’ailleurs, celui-ci avait fait montre de la même basse servilité à l’égard du proviseur. Ils le dénoncent à M. Ferry comme « un jésuite qui n’a pas été expulsé ». Il les flattait, disent-ils, pour capter leur confiance et d’autre part il les chargeait auprès de son chef.

Les élèves reprochent également à M. Gidel, dans cette même affaire de becs de gaz, d’avoir été injuste et punissant préventivement un otage innocent, et très faible en relâchant sur les menaces des élèves, les vrais coupables qui s’étaient déclarés et avaient été mis aux arrêts.

En cherchant à provoquer une révolte parmi les élèves, M. Gidel a voulu tirer de ce fait une revanche infâme.

Enfin ils protestent contre la façon dont ils ont été chassés. Plusieurs d’entre eux se sont trouvés sans asile. On ne leur avait même pas laissé prendre leurs capotes, alors qu’il pleuvait.

Ils terminent en remerciant ceux qui sont venus à leur aide en donnant asile à ces proscrits d’un nouveau genre.

Il est certain que les premiers et les plus grands torts sont du côté de l’inénarrable Gidel et du sous-Gidel, le surveillant-général Serveaux. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’ils fussent l’un et l’autre mis en disponibilité comme de simples prétendants.

Plusieurs personnes, entre autres M. Edmond About, se seraient, en effet, vivement émues des faits qui viennent de se produire et feraient des démarches en ce sens.

Cette mesure, d’ailleurs, est la seule qui puisse ramener le calme et l’ordre parmi les « mutins ».

Depuis longtemps M. Gidel s’était fait remarquer par une injustifiable dureté envers les élèves, quels qu’ils fussent. Ceux-ci sont unanimes à demander qu’on les débarrasse de ce vieux maître d’école, aussi rageur que clérical. Nous espérons bien qu’on le renverra à ses chères études.

Ph. D.