Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/297

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— Voudrais-tu te faire un jeu de mes malheurs ? » dit Hugo avec sévérité ; « mais enfin puisque cela doit se dire derrière moi, pourquoi ne pourrais-je pas l’entendre dire devant moi ? Sache donc, ménestrel, et mets-le en chanson si tu veux, que Hugo de Lacy, ayant perdu tout ce qu’il avait emporté en Palestine et tout ce qu’il avait laissé chez lui, est encore maître de lui-même, et que l’adversité ne peut pas plus l’ébranler que le zéphyr qui dépouille le chêne de ses feuilles n’en peut séparer le tronc de ses racines.

— « Par la tombe de mon père, » dit le ménestrel, dans un transport de joie, « la noblesse de cet homme l’emporte sur ma résolution ! » Et s’avançant rapidement vers le connétable, il mit un genou en terre, et saisit sa main avec plus de liberté que l’étiquette maintenue par des hommes du rang de de Lacy ne le permettait ordinairement.

« Ici, dit Vidal, sur cette main, cette noble main, je renonce… »

Mais avant qu’il pût achever, Hugo de Lacy, qui peut-être regarda la liberté de cette action comme une insulte à son malheur, retira sa main, et pria le ménestrel, avec un regard sévère, de se lever, et de se rappeler que le malheur n’avait pas fait de de Lacy un personnage convenable pour une parade.

Renault Vidal se leva mortifié. « J’avais oublié, dit-il, la distance qu’il y a entre un joueur de viole armorique et le haut baron normand. Je pensais que le même chagrin, le même élan de joie, égalisait, pour un moment au moins, ces barrières artificielles qui divisent les hommes. Soit : vivez dans les limites de votre rang, comme auparavant vous viviez dans votre tour entourée de fossés, milord, sans y être importuné par la compassion d’un homme d’une aussi basse extraction que la mienne… Moi aussi j’ai mes devoirs à remplir.

— Maintenant allons à Garde-Douloureuse, » dit le baron se tournant vers Philippe Guarine (Dieu sait combien son nom est mérité !), nous y verrons de nos propres yeux et entendrons de nos propres oreilles la vérité de ces tristes nouvelles. Descends, ménestrel, et donne-moi ton palefroi. Je voudrais, Guarine, en avoir un pour toi, quant à Vidal, sa présence est moins nécessaire. J’envisagerai mes ennemis ou mes malheurs en homme ; sois sûr de cela, joueur de viole ; et n’aie pas l’air si sombre, je n’oublierai pas les vieilles connaissances.

— Une, au moins, ne nous oubliera pas, milord, » reprit le