Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/281

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le corps était tourné le visage contre terre, et la flèche qui avait causé sa mort était encore enfoncée dans son dos.

Philippe Guarine, avec la froide indifférence d’un homme habitué à de pareilles scènes, retira la flèche avec autant de calme qu’un chasseur l’aurait extraite du corps d’un cerf. Avec la même impassibilité, le connétable fit signe à son écuyer de la lui donner ; il la regarda avec une curiosité indolente, puis il dit : « Tu as oublié ton vieux métier, Guarine, quand tu la nommes une flèche galloise. Crois-moi, elle vola d’un arc normand ; mais pourquoi elle a percé le corps de ce rustre anglais, j’ai peine à le deviner.

— C’est quelque serf déserteur, j’en réponds ; quelque chien hargneux qui s’était joint à la même galloise, reprit l’écuyer.

— C’est possible, dit le connétable, mais je crois plutôt qu’une guerre civile a éclaté entre les lords des Marches. Les Gallois, dans le fait, dévastent les villages, et ne laissent derrière eux que du sang et des cendres ; mais ici les châteaux mêmes semblent avoir été pris d’assaut. Que Dieu nous envoie de bonnes nouvelles de Garde-Douloureuse !

Amen ! reprit l’écuyer ; mais si Renault Vidal les rapporte, ce sera la première fois qu’il se sera montré oiseau de bon augure.

— Philippe, dit le connétable, je t’ai déjà dit que tu es un sot jaloux. Combien de fois Vidal m’a-t-il montré sa fidélité dans des moments douteux, son adresse dans des cas difficiles, son courage dans les combats, sa patience dans les souffrances !

— Tout cela peut être très-vrai, milord, reprit Guarine ; cependant à quoi bon tant de paroles ? J’avoue qu’il vous a quelquefois rendu service ; mais je serais bien fâché si votre vie ou votre honneur était à la merci de Renault Vidal.

— Au nom de tous les saints, fou maussade et soupçonneux, quels fondements ont tes soupçons pour parler ainsi contre lui ?

— Je n’en ai point, milord, reprit Guarine ; c’est seulement une aversion instinctive. L’enfant qui voit un serpent ne connaît pas ses mauvaises qualités, cependant il ne le poursuivra ni ne cherchera à l’attraper comme un papillon. Je lui pardonnerais ses regards en dessous, sombres et malins, quand il pense que personne ne l’observe ; mais c’est son rire moqueur que je ne puis lui pardonner ; il est comme la bête dont on nous a parlé en Judée qui rit, dit-on, avant de déchirer et de dévorer.

— Philippe, dit de Lacy, je suis fâché pour toi fâché, du fond de l’âme, de voir que sans cause une pareille jalousie domine et