Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/127

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l’approchaient. On pensait généralement que Raoul choisissait cet animal vicieux et méchant toutes les fois qu’il voyageait avec sa femme, dans l’espoir qu’au milieu de tous les sauts, gambades et ruades de Mahond, ses pieds pourraient toucher les côtes de dame Gillian ; et, quand l’important majordome poussa son palefroi pour aller prendre congé de sa jeune maîtresse et lui baiser la main, ceux qui étaient présents crurent s’apercevoir que Raoul se servit si bien de la bride et de l’éperon, que Mahond allongea immédiatement ses pieds de derrière, dont l’un, étant venu frapper la cuisse de l’intendant, l’aurait brisée comme un jonc desséché s’il eût été plus près. Quoi qu’il en soit, l’intendant en souffrit beaucoup ; et ceux qui remarquèrent la grimace de satisfaction qui anima l’aigre physionomie de Raoul, ne doutèrent pas que les pieds de Mahond n’eussent vengé certains sourires, accompagnés de minauderies et de signes d’intelligence, échangés entre le fonctionnaire à chaîne d’or et la coquette femme de chambre depuis leur départ du château.

Cette circonstance abrégea le pénible moment de la séparation entre lady Éveline et ses gens, et en même temps diminua un peu le cérémonial de son entrevue avec le connétable, dans un moment où elle venait, pour ainsi dire, se confier à sa protection.

Hugues de Lacy ayant commandé à six hommes d’armes de marcher en avant, s’occupa lui-même de faire placer l’intendant sur un brancard, puis, avec le reste de sa suite, suivit au pas militaire, pendant environ cent toises, le cortège de lady Éveline, s’abstenant judicieusement de se présenter à elle tandis qu’elle était livrée aux prières que le lieu de leur rencontre devait naturellement lui suggérer, attendant patiemment que la légèreté de la jeunesse écartât les sombres pensées que ces lieux lui inspiraient.

Guidé par ce raisonnement politique, le connétable ne s’approcha des dames que lorsque la matinée fut assez avancée pour que la politesse lui fît un devoir de les prévenir qu’il se trouvait dans le voisinage un endroit fort agréable où il avait pris la liberté de faire faire quelques préparatifs que le besoin de se reposer et de déjeuner exigeait. Lady Éveline n’eut pas plus tôt accepté cette offre qu’on arriva au lieu dont il avait parlé. Au milieu se trouvait un vieux chêne qui, étendant au loin ses longues et larges branches, rappelait au voyageur celui de Manore, sous lequel les anges avaient accepté l’hospitalité des patriarches. Sur deux de ses immenses rameaux on étendit une pièce de taffetas rose pour servir