Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/122

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père en a ; et cependant aucune femme ne fut plus malheureuse. Ô ma bonne maîtresse ! que son exemple ne soit pas perdu pour vous : hâtez-vous de rompre cette funeste union.

Éveline rendit à la tendre jeune fille qui s’était emparée de ses mains, la pression dont elle accompagnait des conseils dictés par le plus tendre attachement, et murmura, en poussant un profond soupir : « Rose, il est trop tard.

— Jamais, jamais, » dit Rose en regardant avec empressement autour d’elle. Où est tout ce qu’il faut pour écrire ? Souffrez que j’aille chercher le père Aldrovand et que je lui communique votre volonté ; mais non, le bon père a les yeux trop fixés sur les grandeurs du monde qu’il croit avoir abandonnées : ce ne serait pas un secrétaire sûr. J’irai moi-même trouver le lord connétable, moi que son rang ne peut éblouir, ses richesses séduire, ou son pouvoir intimider. Je lui dirai qu’il n’agit pas envers vous en chevalier, en insistant sur l’accomplissement de la promesse de votre père, dans un moment où vous êtes livrée à l’abattement et à la douleur ; que ce n’est ni la conduite d’un chrétien que de retarder l’exécution de ses vœux dans le but de se marier, ni celle d’un honnête homme que de contraindre une jeune fille dont le cœur ne s’est pas décidé en sa faveur, ni même celle d’un homme sage que d’épouser une femme qu’il va se trouver forcé d’abandonner presque aussitôt à la solitude ou aux dangers d’une cour corrompue.

— Vous n’aurez jamais le courage de remplir une telle mission, Rose, » dit sa maîtresse en souriant à travers ses larmes.

« Je n’en aurais pas le courage ! et pourquoi pas ? mettez-moi à l’épreuve, répondit la jeune Flamande. Je ne suis ni un Sarrasin ni un Gallois : sa lance et son épée ne m’épouvantent pas. Je ne suis pas sous ses ordres ; je lui dirai hardiment, si vous voulez m’y autoriser, qu’il n’est qu’un homme égoïste qui couvre d’un voile spécieux et honorable des vœux dont le but secret est la satisfaction de sa passion et de son orgueil, et qui fait sonner bien haut des droits qui ne sont fondés que sur un service réclamé par l’humanité. Et tout cela, parce qu’il faut au grand de Lacy un héritier de sa noble maison, que son gentil neveu n’est pas assez digne de devenir son représentant, attendu que sa mère était Anglo-Saxonne, et que l’héritier en question ne doit avoir dans les veines que du sang normand. C’est pour cela que lady Éveline Berenger, dans la fleur de sa jeunesse, doit épouser un