Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/74

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lutter dans le joyeux conflit du verre avec une forte et hardie tête saxonne ; il glissa quelques mots sur la sainteté de son propre caractère, et conclut par sa proposition d’aller goûter les bienfaits du sommeil. Le coup de grâce fut servi à la ronde, et les étrangers, après avoir salué profondément Cedric et lady Rowena, se levèrent de table et se mêlèrent dans la salle, tandis que les maîtres de la maison se retiraient avec leurs domestiques par des portes différentes.

« Chien de mécréant, dit le templier au juif Isaac en passant près de lui au milieu de la foule, iras-tu au tournoi ?

— J’en ai le dessein, répondit Isaac en le saluant très bas, s’il plaît à votre révérente valeur.

— Sans doute, reprit le templier, pour déchirer les entrailles de nos nobles par ton usure. Je parie que tu as un magasin de shekels dans ton sac judaïque[1].

— Pas un seul. Qu’ainsi le Dieu d’Abraham me soit en aide, ajouta-t-il en joignant les mains ; je vais seulement implorer l’assistance de quelques frères de ma tribu pour payer la taxe que l’échiquier des juifs m’a imposée. Le dieu de Jacob me soit en aide ; je suis un malheureux ruiné ; le manteau que je porte, je l’ai emprunté de Ruben de Taccaster. »

Le templier sourit sardoniquement à cette réponse. « Maudit sois-tu pour ta fausseté, misérable menteur. » Et en s’éloignant comme s’il eût dédaigné de lui parler davantage, il se mêla à ses esclaves sarrasins auxquels il parla dans une langue inconnue. Le pauvre israélite parut si interdit de l’apostrophe du moine militaire, que le templier avait déjà franchi l’extrémité de la salle avant qu’Isaac eût relevé la tête et se fût aperçu de son départ ; et, lorsqu’il regarda autour de lui, ce fut avec l’air étonné d’un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et dont le fracas semble encore assourdir ses oreilles.

L’abbé et le chevalier furent bientôt conduits dans leurs appartements par l’intendant et l’échanson, précédés de deux porte-flambeaux, et suivis par deux autres domestiques chargés de rafraîchissements, tandis que des valets d’un rang plus bas indiquaient à l’escorte des deux personnages les chambres où ils devaient reposer jusqu’au jour.

  1. Monnaie juive. Les juifs étaient soumis à une commission chargée de les taxer arbitrairement, et elle s’appelait l’échiquier. a. m.