Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/37

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la brèche ; mais voici Reginald Front-de-bœuf qui descend la vallée en personne, et nous verrons tout-à-l’heure combien peu servira à Cedric la peine qu’il s’est donnée. Ici, Fangs ! bien, bien, tu as fait ton devoir, tu as réuni le troupeau, et tu le ramènes bravement, mon garçon. »

« Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, autrement tu ne serais pas assez maladroit pour me mettre ta tête dans la gueule. Un mot rapporté à Reginald Front-de-bœuf, ou à Philippe de Malvoisin, sur ce que tu viens de dire contre les Normands, suffirait pour t’assimiler à un porcher réprouvé, et tu serais pendu à un de ces arbres, comme un objet de terreur pour quiconque oserait mal parler des nobles étrangers. » — « Chien que tu es, s’écria Gurth, voudrais-tu me trahir après m’avoir excité à parler de la sorte à mon détriment ? »

« Te trahir ! non, répondit le bouffon ; non, ce serait le trait d’un homme sensé ; un fou n’agit pas aussi bien. Mais un moment : qui est-ce qui nous arrive, ajouta-t-il en prêtant l’oreille à un bruit lointain de chevaux et de cavaliers. » — « Je m’en inquiète peu, dit Gurth, qui avait alors rassemblé son troupeau avec l’aide de Fangs, et le chassait devant lui vers une de ces longues et sombres avenues que nous avons tout-à-l’heure essayé de décrire. » — « Je veux voir ces cavaliers, dit Wamba, peut-être viennent-ils du pays des fées, avec un message du roi Oberon. » — « Que la fièvre te gagne, répondit Gurth : peux-tu parler de choses pareilles, lorsqu’un terrible orage est sur le point de fondre sur nous ; n’entends-tu pas rouler le tonnerre à quelques milles de nous ? ne vois-tu pas cet éclair ? Une pluie d’été commence, et je n’en ai jamais vu tomber d’aussi grosses gouttes ; ces grands chênes aussi, malgré le calme de l’air, se balancent avec des craquemens qui annoncent une tempête. Tu peux jouer le raisonnable si tu veux, crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant que l’orage ne commence, car la nuit sera terrible. »

Wamba parut sentir la force de cet appel, et il accompagna son camarade qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux bouts qui était tombé près de lui sur le gazon. Ce nouvel Eumée marcha en hâte vers l’avenue, chassant devant lui, avec l’aide de son chien, le troupeau confié à sa garde, et qui faisait ouïr sa musique discordante.