Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/36

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rien leur arriver de mieux, que d’être changés avant demain en Normands, à ta grande joie sans doute. »

« Mes pourceaux changés en Normands, dit Gurth ; explique-moi cela, j’ai le cerveau trop plein d’ennui, et le cœur trop bourrelé pour deviner des énigmes. » — « Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds qui courent en grognant, demanda le bouffon ? » — « Des pourceaux, imbécile ! des pourceaux, dit le berger, il n’y a pas de fou qui ne sache cela. » — « Et pourceaux est de bon saxon, repartit le plaisant ; mais comment appelez-vous le pourceau quand il est égorgé, écorché, coupé par quartiers et pendu par les talons à un croc comme un traître. — Du porc, reprit le porcher. » — « Je suis charmé que tout plaisant le sache, dit Wamba, et porc, je crois, c’est du véritable franco-normand, et tant que la bête est vivante et laissée à la garde d’un esclave saxon, elle conserve son nom saxon ; mais elle devient normande, et s’appelle porc, dès qu’on la porte à la salle à manger du château pour servir au festin des nobles ; que penses-tu de cela, mon ami Gurth ? Eh…. » — « C’est la vérité toute pure, ami Wamba, quoiqu’elle ait passé par ta caboche de fou. »

« Eh bien ! je puis t’en dire davantage, continua le bouffon sur le même ton ; il y a encore le vieux bœuf Alderman, qui retient son nom saxon Ox, tant qu’il est conduit aux pâturages par des serfs et des esclaves comme toi, mais qui devient beef, un vif et brave Français, dès qu’il s’offre aux nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, mynheer Calve, devient aussi monsieur de Veau[1] ; il est saxon tant qu’il a besoin d’être gardé, et il prend un nom normand lorsqu’il devient matière à bombance. »

« Par saint Dunstan ! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités. À peine nous reste-t-il l’air que nous respirons, et je crois qu’on a encore bien hésité à nous le laisser, évidemment et uniquement pour nous rendre à même de supporter les fardeaux dont on écrase nos épaules. Les meilleures viandes sont pour les tables des Normands, les plus jolies filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du sol natal, réformer leurs armées, et blanchir de leurs os les rives étrangères, sans qu’il nous reste personne qui puisse ou veuille protéger le malheureux Saxon. Dieu bénisse notre maître Cedric ! il s’est conduit noblement en demeurant sur

  1. On voit ici combien l’auteur anglais se complaît à ces jeux de mots, qui du reste sont d’un fréquent usage aux repas de ses compatriotes, où, dans le style gastronomique, les viandes sont quelquefois personnifiées. a. m.