Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/264

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Laissez-moi partir ; je vous jure que je reviendrai, ou que j’enverrai un de nos frères, plus digne que moi d’entendre votre confession.

— Attends encore quelques instants ; la voix qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la fraîcheur de la terre, et je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme j’ai vécu, comme une brute ! Mais buvons : le vin me donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est un tissu. » À ces mots elle remplit une coupe, et la vida avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d’en perdre une seule goutte. « Cette liqueur étourdit, dit-elle, mais elle ne réjouit pas le cœur. » Puis, remplissant une autre coupe : « Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber de ta hauteur ! »

Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire raison ; mais elle fit un signe qui exprima tant d’impatience et de désespoir, qu’il consentit à lui céder, et il répondit à son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle commença ainsi son histoire :

« Je ne suis pas née dans la misérable condition où tu me vois aujourd’hui. J’étais libre, heureuse, honorée, aimée ; maintenant je suis esclave, méprisable, avilie ; tant que j’ai eu de la beauté, j’ai été le jouet honteux des passions de mes maîtres, et je suis devenue l’objet de leurs mépris et de leurs insultes lorsqu’elle a été flétrie. Peux-tu t’étonner, mon père, que je haïsse l’espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un changement aussi déplorable ? la malheureuse, aujourd’hui sillonnée de rides et décrépite, dont la rage s’exhale devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu’elle est la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux !

— Toi, la fille de Torquil Wolfganger ! » s’écria Cedric en reculant de surprise ; « toi, la fille de ce noble Saxon, de l’ami, du compagnon d’armes de mon père !

— L’ami de ton père ! répéta Urfried ; c’est donc Cedric-le-Saxon qui est devant mes yeux ; car le noble Hereward de Rotherwood n’avait qu’un fils dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement religieux ? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t’a porté à chercher un refuge contre l’oppression sous les voûtes obscures d’un cloître ?

— Peu t’importe ce que je suis ! dit Cedric ; poursuis, malheu-