Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/244

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rien à craindre. Mais, si ce n’est pour toi-même, du moins pour l’amour de ton père, écoute-moi. Il est en danger dans ce château, il a besoin d’un ami, d’un puissant protecteur : je serai pour lui l’un et l’autre.

— Hélas ! je ne sais trop quels malheurs le menacent ; mais puis-je me fier à toi ?

— Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré si je te donne le moindre sujet de plainte. J’ai enfreint plus d’une loi, violé plus d’un commandement ; mais ma parole, jamais !

— Je veux bien me fier à toi ; tu vas voir jusqu’où peut aller ma confiance, » dit Rébecca en descendant du parapet ; et se placent près d’une des embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors, elle ajouta : « Je resterai ici ; toi, reste où tu es ; et si tu cherches à te rapprocher de moi d’un seul pas, tu verras qu’une fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un templier. «

Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui relevait encore l’expressive beauté de ses traits, donnait à ses regards, à son air et à son maintien, une dignité qui l’élevait au dessus d’une mortelle. Ses yeux n’avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne s’étaient point décolorées par la crainte d’un péril aussi grand ; au contraire, l’idée qu’elle était maîtresse de son sort, et qu’elle pouvait à son gré échapper par la mort à l’infamie, avait rehaussé la couleur de son teint et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert, dont le cœur était noble et fier, ne put s’empêcher d’admirer tant de courage uni à tant de beauté.

« Que la paix soit conclue entre nous, Rébecca, dit-il.

— La paix, si tu veux, répondit-elle ; la paix, mais à cette distance.

— Tu n’as plus lieu de me craindre.

— Je ne te crains pas, grâce à celui qui a construit cette tour tellement élevée qu’il est impossible qu’on en tombe sans perdre la vie. Grâce à lui et au Dieu d’Israël, je ne te crains pas.

— Tu me fais injure, s’écria le templier ; par la terre, la mer et le ciel, tu es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t’ai paru, dur, égoïste et inflexible. Une femme m’a appris ce que c’est que la cruauté, et j’ai été cruel envers les femmes, mais je ne saurais l’être avec une créature telle que toi. Écoute-moi, Rébecca : jamais chevalier n’a pris la lance avec un cœur plus dévoué à l’objet de son amour que Brian de Bois-Guilbert. Fille d’un petit baron qui n’avait pour tout domaine qu’une tour tom-