Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/237

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temps. Tu es maintenant le véritable emblème d’un ancien cheval de bataille, qu’on a réformé et relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c’est tout au plus si tu peux aller l’amble. Allons, hâte-toi, et trotte hors d’ici.

— Vous êtes tous deux de vilains chiens, dit la vieille, et puisse un chenil devenir votre sépulture ! Que Zernebock[1] me déchire les membres l’un après l’autre, si je sors de ma chambre avant d’avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille !

— Tu en répondras à notre maître, » répliqua-t-il ; et il se retira avec son compagnon, la laissant avec Rébecca, qu’ils avaient ainsi introduite malgré cette vieille dans sa cellule.

« Quelle affaire diabolique les occupe aujonrd’hui ? » se dit Urfried à elle-même en les regardant sortir ; puis jetant sur Rébecca un regard furtif et malin, « Oh ! ajouta-t-elle, cela est facile à deviner. Des yeux brillants, des cheveux noirs, et une peau aussi blanche que le papier avant que le prêtre l’ait barbouillé de sa drogue noire. Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l’envoient dans cette tour solitaire, d’où un cri ne serait pas plus entendu que s’il sortait de cinq cents toises sous terre… Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle, tu entendras leurs sinistres plaintes, tu y mêleras tes cris, et l’on ne fera pas plus d’attention aux unes qu’aux autres. Et c’est une étrangère encore ! » ajouta-t-elle en remarquant les vêtements et le turban de Rébecca. « De quel pays es-tu ? Sarrasine ? Égyptienne ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Ne sais-tu que pleurer ? Ne sais-tu pas parler ?

— Ne vous fâchez pas, bonne mère, répondit Rébecca.

— Tu n’as pas besoin d’en dire davantage, répliqua Urfried ; on connaît un renard à sa queue, et une Juive à sa langue.

— Par pitié, dites-moi ce que je dois craindre : quel sera le résultat de la violence que l’on m’a faite en me traînant ici ? En veut-on à ma vie à cause de ma religion ? J’en ferai le sacrifice sans me plaindre.

— À ta vie, mignonne ? Quel plaisir trouveraient-ils à te l’ôter ? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée comme l’a été autrefois une noble fille saxonne. Serait-il permis à une Juive, comme toi, de s’en plaindre ? Regarde-moi, j’étais aussi jeune et deux fois aussi belle que toi, lorsque Front-de-Bœuf, père de Reginald, prit ce château de vive force, à la tête des Normands. Mon père et ses sept fils défendirent leur château d’étage en étage, de

  1. Un des mauvais génies de la mythologie saxonne. a. m.