Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/233

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decin ne peut-il pas donner au blessé une potion qu’il dira ensuite n’être pas celle qu’uil lui avait destinée ? Celui ou celle qui veille près de lui ne peut-il pas retirer l’oreiller[1] de dessous sa tête ! Et alors voilà Wilfrid expédié pour l’autre monde sans qu’on puisse accuser personne de l’avoir assassiné. Cedric lui-même…

— Cedric ! répéta lady Rowena ; mon noble, mon généreux tuteur ! Ah ! je mérite les malheurs qui m’arrivent, pour l’avoir oublié, pour m’occuper du destin de son fils avant d’avoir pensé au sien.

— Le destin de Cedric dépend aussi de ta détermination, dit de Bracy, et je te laisse le soin d’y réfléchir. »

Jusqu’ici Rowena avait soutenu ce pénible entretien avec un courage admirable, mais c’était parce qu’elle n’avait pas regardé le danger comme sérieux. Son caractère naturel était celui que les physionomistes attribuent aux teints blonds, c’est-à-dire doux, timide et sensible ; mais l’éducation et les circonstances lui avaient en quelque sorte donné une trempe plus forte. Accoutumée à voir céder à ses désirs toutes les volontés, même celles de Cedric, quoiqu’il fût assez impérieux avec les autres, elle avait acquis cette sorte de courage et de confiance en elle-même qui naît de la déférence habituelle et constante de ceux qui composent le cercle dans lequel nous vivons : elle concevait à peine la possibilité d’une opposition à sa volonté, et bien moins encore celle de se voir traitée sans les moindres égards.

Sa hauteur de caractère, son air impérieux n’étaient donc qu’un caractère fictif, qui l’abandonna dès que ses yeux furent ouverts sur son propre danger, sur celui de son amant, sur celui de son tuteur, et lorsqu’elle vit sa volonté, dont la plus légère expression commandait toujours le respect, en opposition avec celle d’un homme robuste, altier et résolu, qui avait tout l’avantage sur elle et qui était déterminé à s’en prévaloir.

Après avoir jeté les yeux autour d’elle, comme pour chercher un secours qu’elle ne pouvait guère espérer, et poussé quelques exclamations entrecoupées, la jeune Saxonne leva les mains au ciel fondit en larmes, et s’abandonna au plus violent désespoir. Il était impossible de voir une si belle personne réduite à une pareille ex-

  1. Allusion à une coutume fort commune à cette époque de barbarie : quand un malade était près d’expirer, on abrégeait son agonie en lui retirant l’oreiller qui lui soutenait la tête.