Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/212

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aux yeux bleus ; il y a parmi nos prisonnières deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.

— Eh quoi ! chevalier, tu t’abaisserais à la suivante ?

— Non, par ma foi, je ne porte jamais les yeux sur une femme de cette classe. J’ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne.

— Par la sainte messe ! tu veux parler de la charmante Israélite ?

— Eh bien ! s’il en est ainsi, que peut-on y trouver à redire ?

— Absolument rien, à moins que votre vœu de célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d’avoir une intrigue avec une juive.

— Quant à mon vœu, notre grand-maître m’a accordé une dispense[1], et la conscience d’un homme qui a tué trois cents Sarrasins n’a pas besoin de s’alarmer pour une peccadille, comme celle d’une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi-saint.

— Tu connais mieux que moi tes privilèges ; mais j’aurais juré que tu étais plus amoureux de l’argent du vieux Juif que des yeux noirs de sa fille.

— Je puis aimer l’un et l’autre ; mais le Juif ne m’offre qu’un demi-butin, car je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Bœuf, qui ne nous prête pas son château pour rien. Il me faut quelque chose qui m’appartienne exclusivement, et j’ai fixé mon choix sur l’aimable Juive, comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras-tu pas ton premier projet ? Tu n’as rien, comme tu le vois, à redouter de ma part.

— Non, je ne m’éloignerai pas de ma belle captive. Ce que tu dis peut être vrai ; mais je n’aime ni les dispenses du grand-maître, ni le mérite résultant du massacre de trois cents Sarrasins : vous avez trop de droit à un plein pardon pour vous montrer scrupuleux sur quelques peccadilles de plus. »

Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour apprendre quels étaient ses gardiens. « Vous devez être Anglais, leur disait-il, et cependant, juste ciel ! vous tombez sur vos compatriotes

  1. Voilà une calomnie gratuite comme toutes les précédentes et comme beaucoup d’autres qui vont suivre. Sir Walter Scott les a trouvées dans les écrits des moines ; mais sa raison judicieuse aurait dû faire la part des temps et des positions respectives. Nous ne prétendons pas soutenir que les anciens templiers aient tous été des modèles de sagesse et de vertu ; mais il y a loin de quelques faiblesses humaines à des perfidies et à des monstruosités. a. m.