Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/178

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minaison de mots ou de phrases, l’ermite donna l’exemple à son hôte en mettant modestement dans une grande bouche, garnie de deux rangées d’excellentes dents aussi blanches et aussi aiguës que celles d’un sanglier, trois ou quatre pois secs ; triste mouture, sans doute, pour un si large et si puissant moulin !

Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ôta son casque, son corselet et la plus grande partie de son armure, et fit voir à l’ermite une tête couverte de cheveux blonds, épais et bouclés, des traits prononcés, des yeux bleus singulièrement vifs et pénétrants, une belle bouche dont la lèvre supérieure était ornée de deux moustaches plus foncées que ses cheveux ; enfin un homme aussi hardi, aussi entreprenant que paraissait l’annoncer sa haute et vigoureuse stature.

L’ermite, comme pour répondre à la confiance de son hôte, rejeta son capuchon en arrière, et montra à son tour une tête ronde comme une boule, et qui décelait un homme encore dans le printemps de la vie. Sa large tonsure, au milieu d’un cercle de cheveux noirs et crépus, rappelait l’image d’un enclos communal entouré d’une haie d’aubépine. Ses traits n’exprimaient ni l’austérité monastique, ni le jeûne et les macérations d’une vie ascétique ; au contraire ils avaient une expression hardie ; il avait de larges sourcils noirs, un front largement dessiné, des joues rondes et vermeilles comme celles d’un trompette ; et une barbe longue, aussi noire que touffue, flottait sous son menton. Une pareille tête, placée sur les larges épaules du saint homme, était bien capable de faire penser que sa nourriture habituelle se composait de bonnes tranches de bœuf et de bons gigots de mouton, plutôt que de pois secs ou de légumes. Ce rapprochement n’échappa point à la sagacité du chevalier, qui, après avoir broyé non sans peine une bouchée de pois secs, sentit le besoin de demander à l’ermite quelque liquide pour l’aider à les avaler : celui-ci satisfit à sa demande en plaçant devant lui une grande cruche remplie de l’eau la plus pure.

« Elle vient, dit-il, de la fontaine de Saint-Dunstan[1] ; de cette fontaine dans laquelle, entre deux soleils, il baptisa cinq cents Danois païens. Que son nom soit béni ! »

Et approchant de la cruche sa barbe noire, il avala une gorgée d’eau, quantité infiniment plus petite qu’on ne devait s’y attendre d’après l’éloge qu’il venait d’en faire.

  1. C’est ce fameux Dunstan qui un jour saisit le diable par le nez avec une paire de pincettes rougies au feu, et lui fit faire ainsi trois fois le tour de sa cellule. a. m.