Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/164

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Normand, celui dont le nom souillera le moins votre bouche, puis noyer dans cette coupe de nectar toute l’amertume que ce nom y laisserait après lui. »

Waldemar Fitzurse se leva pendant que le prince parlait, et, se glissant derrière le siège du Saxon, il lui insinua de ne pas négliger l’occasion de mettre fin à toute espèce de haine entre les deux races, en nommant le prince Jean. Le Saxon ne répondit rien à ce conseil adroit ; mais se levant et remplissant sa coupe jusqu’au bord ; « Prince, dit-il, Votre Altesse m’ordonne de nommer un Normand qui mérite que je porte sa santé dans ce banquet. C’est une tâche difficile, puisqu’elle impose à l’esclave l’obligation de chanter les louanges du maître ; au vaincu qui gémit sous le poids de toutes les humiliations de la conquête, de célébrer le triomphe du vainqueur. Toutefois, je nommerai un Normand, le premier par le rang et le courage, le meilleur et le plus noble de sa race ; et quiconque refusera d’applaudir comme moi à sa juste renommée, je dis que c’est un lâche, un homme sans honneur ; je le dis, et je le soutiendrai au péril de ma vie. Je bois à la santé de Richard Cœur-de-Lion ! »

Le prince Jean, qui s’attendait que son nom terminerait la harangue du Saxon, frémit de rage en entendant prononcer d’une manière aussi inattendue celui de son frère. Il approcha machinalement de ses lèvres sa coupe remplie de vin, puis la remit aussitôt sur la table pour voir l’effet qu’une telle proposition produisait sur tous les convives, dont plusieurs sentaient le danger qu’il y aurait pour eux à l’accueillir comme à la repousser. Quelques uns, en courtisans plus anciens et plus expérimentés, suivirent l’exemple du prince lui-même, en portant la coupe à leurs lèvres et en la replaçant incontinent devant eux ; d’autres, cédant à une impulsion moins calculée et plus généreuse, s’écrièrent : « Vive le roi Richard ! puisse-t-il nous être bientôt rendu ! » Un petit nombre, parmi lesquels on remarquait Front-de-Bœuf et le templier, avec l’apparence d’un froid dédain, ne touchèrent même point à leurs coupes ; mais personne n’eut la hardiesse de repousser ouvertement ce toast porté au monarque régnant.

Après avoir joui de son triomphe pendant quelques instants, Cedric dit à son compagnon : « Levez-vous, noble Alhelstane ! nous sommes ici depuis assez long-temps, puisque nous avons répondu à la courtoisie du prince Jean en assistant à son banquet ; ceux qui désirent en apprendre davantage sur les coutumes grossières des Saxons viendront nous voir dans les demeures de nos ancêtres ;