Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/156

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En disant ces mots, il banda de nouveau son arc, mais cette fois-ci avec beaucoup d’attention, et il en changea la corde qui, ayant déjà servi deux fois, n’était plus parfaitement ronde. Il visa alors soigneusement le but. Pendant ce temps, la foule, dans l’attente du résultat, restait silencieuse comme si elle eût perdu le sentiment de l’existence. L’archer justifia l’opinion que l’on avait conçue de son habileté, car le trait fendit la baguette de saule contre laquelle il avait été lancé[1]. Un cri d’acclamation s’éleva dans l’air ; et le prince Jean lui-même ne put s’empêcher d’applaudir.

« Ces vingt nobles, dit-il à Locksley, sont à toi, ainsi que le cor de chasse ; tu les as mérités. Tu en auras cinquante de plus à l’instant, si tu veux entrer à notre service comme archer de notre garde ; car jamais bras plus robuste ne courba un arc, et jamais coup d’œil plus sûr ne dirigea une flèche.

— Pardonnez-moi, grand prince, répondit l’archer, mais j’ai fait vœu que si jamais je servais un monarque, ce serait votre auguste frère le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse à Hubert ; qui s’est comporté non moins dignement que son bisaïeul à la bataille d’Hastings : si sa modestie n’eût pas refusé le défi, il eût atteint le but aussi bien que moi. »

  1. Le jeu de l’arc dans lequel Locksley triomphe de tous les antagonistes que le prince Jean lui oppose, trouve un parallèle, et même nous pouvons dire un fondement dans la ballade d’Adam-Bell de Clym o’the Cleuch et William de Cloudeslea. La ballade dit que ces trois redoutables outlaws (proscrits), ayant commis de grands excès contre les forestiers du fief et les bourgeois liges de Carlisle, en cherchant à tirer de prison un des leurs, se rendirent à Londres pour obtenir du souverain une charte de paix. Le roi, par l’intercession de la reine, la leur accorde ; mais à peine a-t-il engagé sa parole royale à pardonner le passé, que des messagers arrivent du nord et annoncent cet affreux dégât. Le roi était alors à table ; il fut frappé comme d’un coup de foudre à cette nouvelle, et s’écria : « Qu’on ôte la table, je ne puis plus manger. » Il déclare aussitôt aux trois agresseurs que s’ils ne parviennent pas à vaincre dans la lutte ses propres archers, il les fera mettre à mort.
    Ils bandent alors leurs arcs ; ils regardent si les cordes en sont en bon état, et deux et trois fois ils lancent leurs flèches et frappent le but. William de Cloudeslea s’écrie : « Par celui qui mourut pour moi ! je ne tiens pas pour un bon archer celui qui tire à un but aussi large. — Quel est le but dont tu veux parler ? lui dit le roi. — Je demande, sire, un but tel que celui auquel nous sommes accoutumés dans notre pays. » William et ses deux frères s’avancent alors dans la prairie et plantent deux baguettes de coudrier à vingt fois vingt pas de distance.
    Le lecteur se souviendra que Locksley raille son adversaire après que celui-ci vient de manquer le but, « parce qu’il n’a pas eu égard à l’influence du vent. » Cloudeslea, s’adressant ensuite aux spectateurs, les prie de rester immobiles, et, choisissant un plan incliné, il tire et fend le but.