Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/145

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très faible intérêt au succès du combat, repoussant avec facilité ceux qui l’attaquaient, mais sans poursuivre ses avantages, ni provoquer personne ; en un mot, il agissait plutôt en spectateur qu’en acteur dans le tournoi, circonstance qui lui avait attiré le surnom Noir-Fainéant.

Tout-à-coup, lorsqu’il vit le chef de sa troupe pressé si vivement, il parut sortir de son apathie ; et piquant des deux, il s’élança comme l’éclair au secours du chevalier, en s’écriant d’une voix de tonnerre : « Desdichado, à la rescousse[1] ! » Il était temps ; car tandis que le chevalier déshérité serrait de près le templier, Front-de-Bœuf s’était approché de lui, et allait le frapper de son épée. Mais le chevalier Noir fond tout-à-coup sur lui, et Front-de-Bœuf roule avec son cheval sur la poussière. Le Noir-Fainéant se retourne alors sur Athelstane de Coningsburg ; et comme son épée s’était brisée sur l’armure de Front-de-Bœuf, il arrache des mains du lourd Saxon la hache d’armes que celui-ci brandissait, et lui en décharge sur la tête un coup si vigoureux, qu’Athelstane évanoui tombe de cheval et va mesurer la terre auprès de son compagnon. Après ce double exploit, auquel on applaudit d’autant plus qu’on y était moins préparé, le chevalier sembla reprendre son indolence accoutumée ; et retournant paisiblement à l’extrémité de l’arène, il laissa son chef se mesurer avec Brian de Bois-Guilbert. Cette lutte n’offrait plus la même difficulté qu’avant : le cheval du templier était grièvement blessé, et il succomba dès la première charge du chevalier déshérité. Brian de Bois-Guilbert roula sur la poussière, le pied embarrassé dans l’étrier, d’où il ne put se dégager. Son adversaire sauta incontinent à terre, et lui cria de se rendre ; mais le prince Jean, plus touché de la situation périlleuse du templier qu’il ne l’avait été de celle de son antagoniste, lui sauva la honte de s’avouer vaincu en jetant dans la lice son bâton de commandement, et en mettant ainsi fin au combat, qui d’ailleurs était sur le point de finir ; car du petit nombre de chevaliers qui restaient encore dans l’arène, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laissé leurs chefs achever la lutte et décider la victoire. Les écuyers qui avaient jugé difficile et dangereux d’approcher de leurs maîtres pendant l’action, accoururent alors dans l’arène pour soigner les blessés, qu’ils transportèrent dans les tentes ou au quartier disposé pour eux dans le village voisin.

C’est ainsi que se termina la mémorable passe d’armes d’Ashby-

  1. Vieux mot de guerre français qui signifie délivrance. a. m.