Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/141

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Les chevaliers tenaient leurs lances droites ; les rayons du soleil en faisaient briller les pointes acérées, et les banderolles dont elles étaient toutes ornées flottaient au dessus des panaches qui ombrageaient les casques. Ils demeurèrent dans cette noble attitude pendant que les maréchaux du tournoi parcouraient les rangs avec une vigoureuse attention, afin de s’assurer que l’un des deux partis ne se trouvait pas plus nombreux que l’autre. Cela fait, ceux-ci se retirèrent de la lice ; et Guillaume De Wyvil donna le signal, en criant d’une voix de tonnerre : « Laissez aller ! » Les trompettes sonnèrent au même instant ; les chevaliers baissant leurs lances, les mirent en arrêt et enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs coursiers : des deux côtés les premiers ranges fondirent l’un sur l’autre au grand galop, et, lorsqu’ils se rencontrèrent au milieu de l’arène, leur choc fut si terrible, qu’on l’entendit à un mille de distance.

Le résultat de ce premier engagement ne fut pas sur-le-champ connu des spectateurs, car les flots de poussière élevés par les pieds des chevaux obscurcirent l’air, et ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que l’on put juger de l’effet de cette rencontre meurtrière. Aussitôt que l’on put apercevoir les combattants, on vit que de chaque côté la moitié des chevaliers avaient été désarçonnés, les uns vaincus par la dextérité de leurs adversaires, les autres par une force plus grande qui avait abattu en même temps le cheval et le cavalier ; quelques uns gisaient à terre comme dans une impossibilité absolue de se relever ; d’autres étaient déjà sur pied, et serraient de près ceux de leurs ennemis qui se trouvaient dans la même position ; deux ou trois avaient reçu de si graves blessures qu’ils étaient hors de combat, et, employant leurs écharpes pour les bander, ils s’épuisaient en douloureux efforts afin de s’éloigner de la mêlée. Les chevaliers non démontés, mais dont presque toutes les lances avaient été rompues par la violence du choc, avaient mis l’épée à la main ; ils poussaient leurs cris de guerre, et se portaient de rudes coups avec le même acharnement que si l’honneur et la vie de chacun eussent dépendu de l’issue du combat.

Le tumulte s’accrut bientôt, lorsque de chaque côté le second rang, qui formait la réserve, se précipita à son tour dans l’arène. Les compagnons de Brian de Bois-Guilbert criaient : « Ah ! Baucéan ! Baucéan[1] ! Pour le Temple ! pour le Temple ! » Le parti

  1. Le Bauséant, que par erreur Walter Scott écrit Beaucéan, était, dit-il, le nom de la bannière des templiers, laquelle était moitié noire, moitié blanche, pour ajouta-t-il, qu’ils étaient aussi bons et candides envers les chrétiens, que noirs c’est-à-dire terribles, envers les infidèles. Cette explication de l’emblème est exacte mais ici l’écrivain anglais confond, et prend un étendard pour l’autre. Les templiers en avaient deux : le Drapeau de guerre, ou Vexillum belli, et le Baucéan ou Baucennus. Celui-ci était blanc, chargé d’une croix gironnée de gueules ou rouge, formée de quatre triangles ; l’autre était blanc, chargé de quatre pals de sable ou noirs. a. m.