Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/134

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Comment ! imbécile que tu es, répondit le capitaine ; n’est-il pas pauvre et déshérité comme nous ? ne tire-t-il pas, comme nous, sa subsistance à la pointe de son épée ? n’a-t-il pas vaincu Front-de-Bœuf et Malvoisin, comme nous le ferions si nous le pouvions ? N’est-il pas ennemi à la vie et à la mort de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant sujet de redouter ? Autrement, voudrais-tu que nous montrassions moins de conscience qu’un mécréant, un vilain juif ?

— Non, mais ce serait une honte, murmura un autre bandit ; et cependant lorsque je servais dans la bande du vieux Gandelyn, de tels scrupules ne nous saisissaient point. Cet insolent rustaud, je le demande, s’en ira-t-il sans une égratignure ?

— Non, si tu peux le fustiger, reprit le chef.

— Ici, coquin, ajouta-t-il en s’adressant à Gurth ; sais-tu faire usage du bâton, et le manier aussi bien que tu l’as si vite escamoté ?

— Je crois, dit Gurth, que vous pouvez répondre vous-même à cette question.

— Oui, par ma foi, tu m’en as asséné un coup vigoureux, dit le capitaine ; tâche d’en donner un pareil à ce gaillard, et tu seras affranchi de toute rançon ; et si même tu ne réussis pas, tu t’es montré si fidèle à ton maître, que je me croirai sur mon honneur obligé de payer pour toi. Prends ton bâton, Miller[1], ajouta-t-il, et conserve ta tête ; et vous autres, lâchez ce drôle, et donnez-lui un bâton : il fait assez clair pour une telle joute. »

Les deux champions, pareillement armés de bâtons de même longueur et de même force, prirent position dans le centre de la clairière, afin de combattre plus à leur aise, à la clarté de la lune ; les voleurs faisaient cercle autour d’eux en pouffant de rire, et en criant à leur camarade : « Allons, Miller, prends garde de n’être pas forcé d’acquitter toi-même le péage. » Le meunier, de son côté, saisissant son bâton par le milieu, et le faisant tourner autour de sa tête à la manière de ce que les Français appellent le moulinet[2], s’écria fièrement : « Avance, faquin, si tu l’oses, tu vas sentir la force du poing d’un meunier.

— Si tu es un meunier, répondit Gurth avec sang-froid, en jouant du bâton sur sa tête comme venait de le faire son antagoniste, tu es doublement voleur, et en homme je te défie. »

  1. Mot qui veut dire meunier, sens dans lequel il sera tout à l’heure employé. a. m.
  2. Les paysans de Normandie se servent encore de leurs bâtons dans leurs querelles ou leurs jeux, en faisant le moulinet. a. m.