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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/80

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En 1646, ma mere estant allée à Rouen chez mon grand pere, elle trouva toute sa famille à Dieu, qui luy fit la grace, et à mon pere, d’entrer dans les mesmes sen- timens ; elle quitta donc le monde et tous les agremens qu’elle y pouvoit avoir à l’age de vingt-six ans, et a toujours vécu dans cette séparation jusqu’à sa mort.

Mon pere et elle s’estant mis sous la conduite de M. Guillebert, qui estoit docteur de Sorbonne, tres saint et tres habile, il porta ma mere à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d’ajustemens, ce qu’elle fit de bon cœur ; et aprez y avoir demeuré deux ans habillée tres modestement, M. Guillebert, voyant qu’elle estoit obligée de revenir icy, luy dit qu’il avoit un avis important à lui donner : c’estoit que souvent les dames qui quittent les parures par pieté, les mettent sur leurs enfans, et qu’elle prit garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfans que pour elles qui en connoissent le mal et ne s’y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis qu’estant revenue icy, à la fin de 1648, elle nous trouva, ma sœur qui n’avoit que quatre ans et quelques mois, et moy qui n’avois que deux ans et huit ou dix mois ; ma grand mere nous avoit parées toutes deux avec des robes pleines de galons d’argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps là. Ma mere nous osta d’abord tout cela, et nous habilla de camelot