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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/208

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BIOGRAPHIES

minée, et qui est mesme assez loin de toutes les chambres. Elle y passa tout un hiver sans vouloir permettre qu’on lui donnast le moindre soulagement ; on ne pouvoit pas mesme obtenir d’elle de s’approcher du feu, lorsqu’elle venoit pour prendre ses repas. Cela nous donnoit à tous beaucoup d’inquietude. Son abstinence nous faisoit aussy bien de la peine ; car quoiqu’elle mangeat des mesmes viandes que nous, c’estoit neantmoins en si petite quantité que, comme elle estoit d’un temperament fort delicat, elle diminua par là ses forces, et ruina son estomac, de sorte que, quand on vouloit l’obliger à prendre plus de nourriture, elle ne pouvoit le digerer. Ses veilles estoient aussy extraordinaires ; nous n’en avions pas une connoissance entiere, mais nous nous en apercevions bien par la quantité de chandelles qu’elle brusloit, et par d’autres choses semblables.

Elle avoit eu une prevoyance admirable : car considerant que l’habit de religion, dans les differences qu’il a de celuy du monde, donne quelques difficultez qui, faisant de la peine au corps, empeschent l’esprit de se perfectionner, pour se munir contre cela, elle s’avisa de s’accoutumer en ce qu’elle pourroit aux choses qui sont les plus penibles. Pour ce, en effet, elle se fit faire des souliers fort bas, elle s’habilla sans corps de jupe, elle coupa ses cheveux, et prit plusieurs coëffes mesme trop grandes, et plus embarrassantes que n’auroit pas esté un voile ; enfin, elle fit si bien que, quand elle fut entrée au couvent, elle n’eust pas la moindre peine pour l’habit.

Voylà comment se passèrent dix sept mois qu’elle demeura dans notre maison de Clermont. Au bout de ce tems-là, mon pere s’en estant retourné à Paris, voulut