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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/144

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BIOGRAPHIES

tale de sa pieté, de ne souffrir jamais qu’on l’aimast avec attachement et que c’estoit une faute sur laquelle on ne s’examinoit pas assez, qui avoit de grandes suittes, et qui estoit d’autant plus à craindre qu’elle nous paroist souvent moins dangereuse.

Nous eusmes encore aprez sa mort une preuve que ce principe estoit bien avant dans son cœur, car afin qu’il luy fut tousjours present, il l’avoit mis de sa main sur un petit papier separé que nous avons trouvé sur luy, et que nous avons reconnu qu’il lisoit souvent. Voici ce qu’il portoit : « Il est injuste qu’on s’attache à moy, quoy qu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperay ceux à qui j’en feray naistre le desir ; car je ne suis la fin de personne, et je n’ay pas de quoy les satisfaire. Ne suis-je pas prest de mourir ? Ainsi l’objet de leur attachement mourra donc. Comme je serois coupable de faire croire une fausseté, quoyque je la persuadasse doucement, et qu’en cela on me fit plaisir : de mesme, suis-je coupable si je me fais aimer, et si j’attire des gens à moy ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à s’attacher à Dieu ou à le chercher[1] ».

C’est ainsy qu’il s’instruisoit luy-mesme, et qu’il pratiquoit si bien ses instructions, c’est ainsy que j’avois esté trompée en jugeant comme je faisois de sa maniere d’agir à mon egard, et que j’attribuois à un defaut d’amitié ce qui estoit en luy une perfection de sa charité.

[2] Mais, s’il ne vouloit point que les creatures qui sont

  1. La copie de ce billet se trouve à la page 244 du manuscrit des Pensées ; cf. sect. VII, fr. 471.
  2. Texte de 1684 : « Par ces marques que nous avons de ses pratiques, qui ne sont venues à notre connoissance que comme par hazard, on peut voir une partie des lumieres que Dieu lui donnoit pour la perfection de la vie chrestienne. »