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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/92

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dans laquelle vous avez vécu il fallût à cela ni préparatif ni mystère. Je n’aurais pas même évité un peu d’altercation sur ce léger sujet, pour éluder celle qui pourrait renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignais que de longtemps il ne fût plus soigneux, et qu’en attendant qu’il le devînt tu lui ordonnais de se conserver pour toi, de pourvoir mieux à ses besoins, et de se charger à cet effet du supplément que j’avais à lui remettre de ta part. Il n’a ni paru humilié de cette proposition, ni prétendu en faire une affaire. Il m’a dit simplement que tu savais bien que rien ne lui venait de toi qu’il ne reçût avec transport, mais que ta précaution était superflue, et qu’une petite maison qu’il venait de vendre à Grandson, reste de son chétif patrimoine, lui avait procuré plus d’argent qu’il n’en avait possédé de sa vie. « D’ailleurs, a-t-il ajouté, j’ai quelques talents dont je puis tirer partout des ressources. Je serai heureux de trouver dans leur exercice quelque diversion à mes maux ; et depuis que j’ai vu de plus près l’usage que Julie fait de son superflu, je le regarde comme le trésor sacré de la veuve et de l’orphelin, dont l’humanité ne me permet pas de rien aliéner. » Je lui a rappelé son voyage du Valais, ta lettre et la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent… « Les mêmes ! a-t-il interrompu d’un ton d’indignation. La peine de mon refus était de ne la plus voir : qu’elle me laisse donc rester, et j’accepte. Si j’obéis, pourquoi me punit-elle ? Si je refuse, que me fera-t-elle de pis ?… Les mêmes ! répétait-il avec impatience. Notre union commençait ; elle est prête à finir ; peut-être vais-je pour jamais me séparer d’elle ; il n’y a plus rien de commun entre elle et moi ; nous allons être étrangers l’un à l’autre. » Il a prononcé ces derniers mots avec un tel serrement de cœur, que j’ai tremblé de le voir retomber dans l’état d’où j’avais eu tant de peine à le retirer. « Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d’un air riant ; vous avez encore besoin d’un tuteur, et je veux être le vôtre. Je vais garder ceci ; et, pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. » Je tâchais de détourner ainsi ses idées funestes par celle d’une correspondance familière continuée entre nous ; et cette âme simple, qui ne cherche, pour ainsi dire, qu’à s’accrocher à ce qui t’environne, a pris aisément le change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres ; et comme ces mesures ne pouvaient que lui être agréables, j’en ai prolongé le détail jusqu’à l’arrivée de M. d’Orbe, qui m’a fait signe que tout était prêt.

Ton ami a facilement compris de quoi il s’agissait ; il a instamment demandé à t’écrire ; mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyais qu’un excès d’attendrissement lui relâcherait trop le cœur, et qu’à peine serait-il au milieu de sa lettre, qu’il n’y aurait plus moyen de le faire partir. « Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez-vous d’arriver à la première station, d’où vous pourrez lui écrire à votre aise. » En disant cela, j’ai fait signe à M. d’Orbe ; je me suis avancée, et, le cœur gros de sanglots, j’ai collé mon visage sur le sien : je n’ai plus su ce qu’il devenait ; les larmes m’offusquaient la vue, ma tête commençait à se perdre, et il était temps que mon rôle finît.

Un moment après, je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis sortie sur le palier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquait à mon trouble. J’ai vu l’insensé se jeter à genoux au milieu de l’escalier, en baiser mille fois les marches et d’Orbe pouvoir à peine l’arracher de cette froide pierre qu’il pressait de son corps, de la tête et des bras, en poussant de longs gémissements. J’ai senti les miens près d’éclater malgré moi, et je suis brusquement rentrée, de peur de donner une scène à toute la maison.

A quelques instants de là, M. d’Orbe est revenu tenant son mouchoir sur ses yeux. « C’en est fait, m’a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami a trouvé la chaise à sa porte. Milord Edouard l’y attendait aussi ; il a couru au-devant de lui, et le serrant contre sa poitrine : « Viens, homme infortuné, lui a-t-il dit d’un ton pénétrant, viens verser tes douleurs