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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/90

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bien humilié d’avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions ?

J’ai passé la nuit dans de grandes agitations qui n’étaient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocents de notre première jeunesse, la douceur d’une ancienne familiarité, la société plus resserrée encore depuis une année entre lui et moi par la difficulté qu’il avait de te voir, tout portait dans mon âme l’amertume de cette séparation. Je sentais que j’allais perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence ; je comptais les heures avec inquiétude ; et, voyant poindre le jour, je n’ai pas vu naître sans effroi celui qui devait décider de ton sort. J’ai passé la matinée à méditer mes discours et à réfléchir sur l’impression qu’ils pouvaient faire. Enfin l’heure est venue, et j’ai vu entrer ton ami. Il avait l’air inquiet, et m’a demandé précipitamment de tes nouvelles ; car dès le lendemain de ta scène avec ton père, il avait su que tu étais malade, et milord Edouard lui avait confirmé hier que tu n’étais pas sortie de ton lit. Pour éviter là-dessus des détails je lui ai dit aussitôt que je t’avais laissée mieux hier au soir, et j’ai ajouté qu’il en apprendrait dans un moment davantage par le retour de Hanz que je venais de t’envoyer. Ma précaution n’a servi de rien ; il m’a fait cent questions sur ton état ; et, comme elles m’éloignaient de mon objet, j’ai fait des réponses succinctes, et me suis mise à le questionner à mon tour.

J’ai commencé par sonder la situation de son esprit : je l’ai trouvé grave, méthodique et prêt à peser le sentiment au poids de la raison. Grâce au ciel, ai-je dit en moi-même, voilà mon sage bien préparé ; il ne s’agit plus que de le mettre à l’épreuve. Quoique l’usage ordinaire soit d’annoncer par degrés des tristes nouvelles, la connaissance que j’ai de son imagination fougueuse, qui, sur un mot, porte tout à l’extrême, m’a déterminée à suivre une route contraire, et j’ai mieux aimé l’accabler d’abord pour lui ménager des adoucissements, que de multiplier inutilement ses douleurs, et les lui donner mille fois pour une. Prenant donc un ton plus sérieux, et le regardant fixement : « Mon ami, lui ai-je dit, connaissez-vous les bornes du courage et de la vertu dans une âme forte, et croyez-vous que renoncer à ce qu’on aime soit un effort au-dessus de l’humanité ? » A l’instant il s’est levé comme un furieux ; puis frappant des mains et les portant à son front aussi jointes : « Je vous entends, s’est-il écrié, Julie est morte ! a-t-il répété d’un ton qui m’a fait frémir : je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente et plus cruelle. »

Quoique effrayée d’un mouvement si subit, j’en ai bientôt deviné la cause, et j’ai d’abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de milord Edouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venais de lui faire, l’avaient pu jeter dans de fausses alarmes. Je voyais bien aussi quel parti je pouvais tirer de son erreur en l’y laissant quelques instants ; mais je n’ai pu me résoudre à cette barbarie. L’idée de la mort de ce qu’on aime est si affreuse, qu’il n’y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de profiter de cet avantage. « Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit ; mais elle vit et vous aime. Ah ! si Julie était morte, Claire aura-t-elle quelque chose à vous dire ? Rendez grâces au ciel qui sauve à votre infortune des maux dont il pourrait vous accabler. » Il était si étonné, si saisi, si égaré, qu’après l’avoir fait rasseoir, j’ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qu’il fallait qu’il sût ; et j’ai fait valoir de mon mieux les procédés de milord Edouard, afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnaissance.

« Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, l’état actuel des choses : Julie est au bord de l’abîme, prête à s’y voir accabler du déshonneur public, de l’indignation de sa famille, des violences d’un père emporté, et de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son père ou de la sienne, le poignard, à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux, et ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage de la sauver en vous éloignant d’elle, puisque aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être l’auteur et le témoin de sa perte et de son opprobre. Après avoir