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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/74

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il fera tout ce que tu lui commanderas, et tu peux compter sur le secret.

Tu te perds, ma chère, il faut que mon amitié te le dise ; l’engagement où tu vis ne peut rester longtemps caché dans une petite ville comme celle-ci ; et c’est un miracle de bonheur que, depuis plus de deux ans qu’il a commencé, tu ne sois pas encore le sujet des discours publics. Tu le vas devenir si tu n’y prends garde ; tu le serais déjà, si tu étais moins aimée ; mais il y a une répugnance si générale à mal parler de toi, que c’est un mauvais moyen de se faire fête, et un très sûr de se faire haïr. Cependant tout a son terme ; je tremble que celui du mystère ne soit venu pour ton amour, et il y a grande apparence que les soupçons de milord Edouard lui viennent de quelques mauvais propos qu’il peut avoir entendus. Songes-y bien, ma chère enfant. Le Guet dit, il y a quelque temps, avoir vu sortir de chez toi ton ami à cinq heures du matin. Heureusement celui-ci sut des premiers ce discours, il courut chez cet homme et trouva le secret de le faire taire ; mais qu’est-ce qu’un pareil silence, sinon le moyen d’accréditer des bruits sourdement répandus ? La défiance de ta mère augmente aussi de jour en jour ; tu sais combien de fois elle te l’a fait entendre : elle m’en a parlé à mon tour d’une manière assez dure ; et si elle ne craignait la violence de ton père, il ne faut pas douter qu’elle ne lui en eût déjà parlé à lui-même ; mais elle l’ose d’autant moins, qu’il lui donnera toujours le principal tort d’une connaissance qui te vient d’elle.

Je ne puis trop le répéter, songe à toi, tandis qu’il en est temps encore : écarte ton ami avant qu’on en parle ; préviens des soupçons naissants que son absence fera sûrement tomber : car enfin que peut-on croire qu’il fait ici ? Peut-être dans six semaines, dans un mois, sera-t-il trop tard. Si le moindre mot venait aux oreilles de ton père, tremble de ce qui résulterait de l’indignation d’un vieux militaire entêté de l’honneur de sa maison, et de la pétulance d’un jeune homme emporté qui ne sait rien endurer. Mais il faut commencer par vider, de manière ou d’autre, l’affaire de milord Edouard ; car tu ne ferais qu’irriter ton ami, et t’attirer un juste refus, si tu lui parlais d’éloignement avant qu’elle fût terminée.

Lettre LVII de Julie

Mon ami, je me suis instruite avec soin de ce qui s’est passé entre vous et milord Edouard. C’est sur l’exacte connaissance des faits que votre amie veut examiner avec vous comment vous devez vous conduire en cette occasion, d’après les sentiments que vous professez, et dont je suppose que vous ne faites pas une vaine et fausse parade.

Je ne m’informe point si vous êtes versé dans l’art de l’escrime, ni si vous vous sentez en état de tenir tête à un homme qui a dans l’Europe la réputation de manier supérieurement les armes, et qui, s’étant battu cinq ou six fois en sa vie, a toujours tué, blessé, ou désarmé son homme. Je comprends que, dans le cas où vous êtes, on ne consulte pas son habileté, mais son courage, et que la bonne manière de se venger d’un brave qui vous insulte est de faire qu’il vous tue ; passons sur une maxime si judicieuse. Vous me direz que votre honneur et le mien vous sont plus chers que la vie : voilà donc le principe sur lequel il faut raisonner.

Commençons par ce qui vous regarde. Pourriez-vous jamais me dire en quoi vous êtes personnellement offensé dans un discours où c’est de moi seule qu’il s’agissait ? Si vous deviez en cette occasion prendre fait et cause pour moi, c’est ce que nous verrons tout à l’heure : en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne soit parfaitement étrangère à votre honneur particulier, à moins que vous ne preniez pour un affront le soupçon d’être aimé de moi. Vous avez été insulté, je l’avoue, mais après avoir commencé vous-même par une insulte atroce ; et moi, dont la famille est pleine de militaires, et qui ai tant oui débattre ces horribles questions, je n’ignore pas qu’un outrage en réponse à un autre ne l’efface point, et que le premier qu’on insulte demeure le seul offensé : c’est le même cas d’un combat imprévu, où l’agresseur est le seul criminel, et où celui qui tue ou blesse en se défendant n’est point coupable de meurtre.

Venons maintenant à moi. Accordons que j’étais outragée par le discours de milord Edouard, quoiqu’il ne fît que me rendre justice : savez-vous ce que vous faites en me défendant