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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/715

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lesquelles il est facile de se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage, aussi bien que dans la bouche. J’attends la fin de la lecture, et puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève, qu’il cachait pourtant de son mieux, je lui dis : Peut-on savoir ce que cela signifie ?

Le gouverneur, voyant ce qui s’était passé, se mit à rire, embrassa son élève d’un air de satisfaction ; et, après avoir obtenu son consentement, il me donna l’explication que je souhaitais.

Les manchettes, me dit-il, que M. John vient de déchirer sont un présent qu’une dame de cette ville lui a fait il n’y a pas longtemps. Or vous saurez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d’amour, et qui en mérite encore davantage. Cette lettre est de la mère de sa maîtresse, et je vais vous en traduire l’endroit qui a causé le dégât dont vous avez été le témoin.

« Lucy ne quitte point les manchettes de lord John. Miss Betty Roldham vint hier passer l’après-midi avec elle, et voulut à toute force travailler à son ouvrage. Sachant que Lucy s’était levée aujourd’hui plus tôt qu’à l’ordinaire, j’ai voulu voir ce qu’elle faisait, et je l’ai trouvée occupée à défaire tout ce qu’avait fait hier miss Betty. Elle ne veut pas qu’il y ait dans son présent un seul point d’une autre main que la sienne. »

M. John sortit un moment après pour prendre d’autres manchettes, et je dis à son gouverneur : Vous avez un élève d’un excellent naturel ; mais parlez-moi vrai, la lettre de la mère de miss Lucy n’est-elle point arrangée ? N’est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes ? Non, me dit-il, la chose est réelle ; je n’ai pas mis tant d’art à mes soins ; j’y ai mis de la simplicité, du zèle, et Dieu a béni mon travail.

Le trait de ce jeune homme n’est point sorti de ma mémoire : il n’était pas propre à ne rien produire dans la tête d’un rêveur comme moi.

Il est temps de finir. Ramenons lord John à miss Lucy, c’est-à-dire Émile à Sophie. Il lui rapporte, avec un cœur non moins tendre qu’avant son départ, un esprit plus éclairé, et il rapporte dans son pays l’avantage d’avoir connu les gouvernements par tous leurs vices, et les peuples par toutes leurs vertus. J’ai même pris soin qu’il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d’hospitalité à la manière des anciens, et je ne serai pas fâché qu’il cultive ces connaissances par un commerce de lettres. Outre qu’il peut être utile et qu’il est toujours agréable d’avoir des correspondances dans les pays éloignés, c’est une excellente précaution contre l’empire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n’est plus propre à leur ôter cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu’on estime, lesquels, n’ayant point ces préjugés et les combattant par les leurs, nous donnent les moyens d’opposer sans cesse les uns aux autres, et de nous garantir ainsi de tous. Ce n’est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas, ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu’ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu’ils y sont ; de retour chez eux, ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serais bien aise que l’étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.


Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelques-uns des grands Etats de l’Europe et beaucoup plus des petits ; après en avoir appris les deux ou trois principales langues ; après y avoir vu ce qu’il y a de vraiment curieux, soit en histoire naturelle, soit en gouvernement, soit en arts, soit en hommes, Émile, dévoré d’impatience, m’avertit que notre terme approche. Alors je lui dis : Eh bien ! mon ami, vous vous souvenez du principal objet de nos voyages ; vous avez vu, vous avez observé : quel est enfin le résultat de vos observations ? À quoi vous fixez-vous ? Ou je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à peu près ainsi :

« À quoi je me fixe ? à rester tel que vous m’avez fait être, et à n’ajouter volontairement aucune autre chaîne à celle dont me chargent la nature et les lois. Plus j’examine