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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/647

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selon l’instruction de Jésus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement et le respect convenables ; songez qu’en demandant à l’Être suprême de l’attention pour nous écouter, cela vaut bien qu’on en mette à ce qu’on va lui dire.

Il importe moins que de jeunes filles sachent sitôt leur religion, qu’il n’importe qu’elles la sachent bien, et surtout qu’elles l’aiment. Quand vous la leur rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles, quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles qu’elles ne vous voient jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme et prier Dieu sont les devoirs des petites filles, et désirer d’être grandes pour s’exempter comme vous de tout cet assujettissement ? L’exemple ! l’exemple ! sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants.

Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme d’instruction directe, et non par demandes et par réponses. Elles ne doivent jamais répondre que ce qu’elles pensent, et non ce qu’on leur a dicté. Toutes les réponses du catéchisme sont à contresens, c’est l’écolier qui instruit le maître ; elles sont même des mensonges dans la bouche des enfants, puisqu’ils expliquent ce qu’ils n’entendent point, et qu’ils affirment ce qu’ils sont hors d’état de croire. Parmi les hommes les plus intelligents, qu’on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.

La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci : Qui vous a créée et mise au monde ? À quoi la petite fille, croyant bien que c’est sa mère, dit pourtant sans hésiter que c’est Dieu. La seule chose qu’elle voit là, c’est qu’à une demande qu’elle n’entend guère elle fait une réponse qu’elle n’entend point du tout.

Je voudrais qu’un homme qui connaîtrait bien la marche de l’esprit des enfants voulût faire pour eux un catéchisme. Ce serait peut-être le livre le plus utile qu’on eût jamais écrit, et ce ne serait pas, à mon avis, celui qui ferait le moins d’honneur à son auteur. Ce qu’il y a de bien sûr, c’est que, si ce livre était bon, il ne ressemblerait guère aux nôtres.

Un tel catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes, l’enfant fera de lui-même les réponses sans les apprendre ; bien entendu qu’il sera quelquefois dans le cas d’interroger à son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire, il faudrait une espèce de modèle, et je sens bien ce qui me manque pour le tracer. J’essayerai du moins d’en donner quelque légère idée.

Je m’imagine donc que, pour venir à la première question de notre catéchisme, il faudrait que celui-là commençât à peu près ainsi :


La bonne

Vous souvenez-vous du temps que votre mère était fille ?


La petite

Non, ma bonne.


La bonne

Pourquoi non, vous qui avez si bonne mémoire ?


La petite

C’est que je n’étais pas au monde.


La bonne

Vous n’avez donc pas toujours vécu ?


La petite

Non.


La bonne

Vivrez-vous toujours ?


La petite

Oui.


La bonne

Êtes-vous jeune ou vieille ?


La petite

Je suis jeune.


La bonne

Et votre grand’maman, est-elle jeune ou vieille ?


La petite

Elle est vieille.


La bonne

A-t-elle été jeune ?


La petite

Oui.


La bonne

Pourquoi ne l’est-elle plus ?


La petite

C’est qu’elle a vieilli.


La bonne

Vieillirez-vous comme elle ?


La petite

Je ne sais[1].

  1. Si partout ou j’ai mis je ne sais, la petite répond autrement, il faut se méfier de sa réponse et la lui faire expliquer avec soin.