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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/643

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elle n’est jamais fastueuse ; et Junon se mettait plus superbement que Vénus. Ne pouvant la faire belle, tu la fais riche, disait Apelle à un mauvais peintre qui peignait Hélène fort chargée d’atours. J’ai aussi remarqué que les plus pompeuses parures annonçaient le plus souvent de laides femmes ; on ne saurait avoir une vanité plus maladroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût, et qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline et des fleurs ; sans diamants, sans pompons, sans dentelles [1], elle va se faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante que n’eussent fait tous les brillants chiffons de la Duchapt.

Comme ce qui est bien est toujours bien, et qu’il faut être toujours le mieux qu’il est possible, les femmes qui se connaissent en ajustements choisissent les bons, s’y tiennent ; et, n’en changeant pas tous les jours, elles en sont moins occupées que celles qui ne savent à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande peu de toilette. Les jeunes demoiselles ont rarement des toilettes d’appareil ; le travail, les leçons, remplissent leur journée ; cependant, en général, elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin que les dames, et souvent de meilleur goût. L’abus de la toilette n’est pas ce qu’on pense, il vient bien plus d’ennui que de vanité. Une femme qui passe six heures à sa toilette n’ignore point qu’elle n’en sort pas mieux mise que celle qui n’y passe qu’une demi-heure ; mais c’est autant de pris sur l’assommante longueur du temps, et il vaut mieux s’amuser de soi que de s’ennuyer de tout. Sans la toilette, que ferait-on de la vie depuis midi jusqu’à neuf heures ? En rassemblant des femmes autour de soi, on s’amuse à les impatienter, c’est déjà quelque chose ; on évite les tête-à-tête avec un mari qu’on ne voit qu’à cette heure-là, c’est beaucoup plus ; et puis viennent les marchandes, les brocanteurs, les petits messieurs, les petits auteurs, les vers, les chansons, les brochures : sans la toilette on ne réunirait jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s’étaler un peu plus que quand on est vêtue ; mais ce profit n’est peut-être pas si grand qu’on pense, et les femmes à toilette n’y gagnent pas tant qu’elles diraient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes, faites qu’elles aiment les soins de leur sexe, qu’elles aient de la modestie, qu’elles sachent veiller à leur ménage et s’occuper dans leur maison ; la grande toilette tombera d’elle-même, et elles n’en seront mises que de meilleur goût.

La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, c’est que tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas, si elles n’en ont qui soient à elle. On ne peut jamais se donner la beauté, et l’on n’est pas si tôt en état d’acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes, un accent flatteur à sa voix, à composer son maintien, à marcher avec légèreté, à prendre des attitudes gracieuses, et à choisir partout ses avantages. La voix s’étend, s’affermit, et prend du timbre ; les bras se développent, la démarche s’assure, et l’on s’aperçoit que, de quelque manière qu’on soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dès lors il ne s’agit plus seulement d’aiguille et d’industrie ; de nouveaux talents se présentent, et font déjà sentir leur utilité.

Je sais que les sévères instituteurs veulent qu’on n’apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paraît plaisant ; et à qui veulent-ils donc qu’on les apprenne ? Aux garçons ? À qui des hommes ou des femmes appartient-il d’avoir ces talents par préférence ? À personne, répondront-ils ; les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une invention du démon, une jeune fille ne doit avoir d’amusement que son travail et la prière. Voilà d’étranges amusements pour un enfant de dix ans ! Pour moi, j’ai grand’peur que toutes ces petites saintes qu’on force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, et ne réparent de leur mieux, étant mariées, le temps qu’elles pensent avoir perdu filles. J’estime qu’il faut avoir égard à ce qui convient à l’âge aussi bien qu’au sexe ; qu’une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand’mère ; qu’elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu’il lui plaît, et goûter tous les innocents plaisirs de

  1. Les femmes qui ont la peau assez blanche pour se passer de dentelle donneraient bien du dépit aux autres, si elles n’en portaient pas. Ce sont presque toujours de laides personnes qui amènent les modes, auxquelles les belles ont la bêtise de s’assujettir.