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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/619

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à la nature, entre cent mille débauchés. Jugez de ce que doit être Émile avec un tempérament tout neuf, et tant de raisons d’y résister ! Pour auprès d’elles, je crois qu’il sera quelquefois timide et embarrassé ; mais sûrement cet embarras ne leur déplaira pas, et les moins friponnes n’auront encore que trop souvent l’art d’en jouir et de l’augmenter. Au reste, son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera plus modeste et plus respectueux pour les femmes, plus vif et plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point de vue l’objet de ses recherches, et c’est toujours à ce qui les lui rappelle qu’il marque le plus d’attention.

Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l’ordre de la nature, et même sur le bon ordre de la société ; mais les premiers seront toujours préférés aux autres ; et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu’un magistrat de son âge. Étant donc pour l’ordinaire un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paraître humble, mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n’aura point l’impertinent savoir-vivre d’un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages et coupe la parole aux anciens : il n’autorisera point, pour sa part, la réponse d’un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demandait lequel il préférait de son siècle ou de celui-ci : « Sire, j’ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards, et il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfants. »

Ayant une âme tendre et sensible, mais n’appréciant rien sur le taux de l’opinion, quoiqu’il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d’en être considéré. D’où il suit qu’il sera plus affectueux que poli, qu’il n’aura jamais d’airs ni de faste, et qu’il sera plus touché d’une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien ; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure agréable ; il n’aura point recours au cadre doré, et jamais l’enseigne de la richesse ne souillera son ajustement.

On voit que tout cela n’exige point de ma part un étalage de préceptes, et n’est qu’un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l’usage du monde ; comme si, dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenait pas naturellement, et comme si ce n’était pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premières lois ! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences.

« Le plus malheureux effet de la politesse d’usage est d’enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle imite. Qu’on nous inspire dans l’éducation l’humanité et la bienfaisance, nous aurons la politesse, ou nous n’en aurons plus besoin.

« Si nous n’avons pas celle qui s’annonce par les grâces, nous aurons celle qui annonce l’honnête homme et le citoyen ; nous n’aurons pas besoin de recourir à la fausseté.

« Au lieu d’être artificieux pour plaire, il suffira d’être bon ; au lieu d’être faux pour flatter les faiblesses des autres, il suffira d’être indulgent.

« Ceux avec qui l’on aura de tels procédés n’en seront ni enorgueillis ni corrompus ; ils n’en seront que reconnaissants, et en deviendront meilleurs [1]. »

Il me semble que si quelque éducation doit produire l’espèce de politesse qu’exige ici M. Duclos, c’est celle dont j’ai tracé le plan jusqu’ici.

Je conviens pourtant qu’avec des maximes si différentes, Émile ne sera point comme tout le monde, et Dieu le préserve de l’être jamais ! Mais, en ce qu’il sera différent des autres, il ne sera ni fâcheux, ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Émile sera, si l’on veut, un aimable étranger. D’abord on lui pardonnera ses singularités en disant : Il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manières ; et voyant qu’il n’en change pas, on les lui pardonnera encore en disant : Il est fait ainsi.

Il ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l’aimera sans savoir pourquoi ; personne ne vantera son esprit, mais on le

  1. Considérations sur les mœurs de ce siècle, par M. Duclos, p. 65.