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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/614

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tout opposée à la première, par laquelle il apprend à mépriser ce qu’il estimait et à estimer ce qu’il méprisait : on lui fait regarder les leçons de ses parents et de ses maîtres comme un jargon pédantesque, et les devoirs qu’ils lui ont prêchés comme une morale puérile qu’on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à changer de conduite ; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d’avoir pris du goût pour les mauvaises, et se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n’oublierai jamais l’aveu d’un jeune officier aux gardes suisses, qui s’ennuyait beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades, et n’osait s’y refuser de peur d’être moqué d’eux : « Je m’exerce à cela, disait-il, comme à prendre du tabac malgré ma répugnance : le goût viendra par l’habitude ; il ne faut pas toujours être enfant. »

Ainsi donc, c’est bien moins de la sensualité que de la vanité qu’il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde : il cède plus aux penchants d’autrui qu’aux siens, et l’amour-propre fait plus de libertins que l’amour.

Cela posé, je demande s’il en est un sur la terre entière mieux armé que le mien contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments, ses principes ; s’il en est un plus en état de résister au torrent. Car contre quelle séduction n’est-il pas en défense ? Si ses désirs l’entraînent vers le sexe, il n’y trouve point ce qu’il cherche, et son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l’agitent et le pressent, où trouvera-t-il à les contenter ? L’horreur de l’adultère et de la débauche l’éloigne également des filles publiques et des femmes mariées, et c’est toujours par l’un de ces deux états que commencent les désordres de la jeunesse. Une fille à marier peut être coquette ; mais elle ne sera pas effrontée, elle n’ira pas se jeter à la tête d’une jeune homme qui peut l’épouser s’il la croit sage ; d’ailleurs elle aura quelqu’un pour la surveiller. Émile, de son côté, ne sera pas tout à fait livré à lui-même ; tous deux auront au moins pour gardes la crainte et la honte, inséparables des premiers désirs ; ils ne passeront point tout d’un coup aux dernières familiarités, et n’auront pas le temps d’y venir par degrés sans obstacles. Pour s’y prendre autrement, il faut qu’il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu’il ait appris d’eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu’Émile ? Quel homme se mène moins par le ton plaisant que celui qui n’a point de préjugés et ne sait rien donner à ceux des autres ? J’ai travaillé vingt ans à l’armer contre les moqueurs : il leur faudra plus d’un jour pour en faire leur dupe ; car le ridicule n’est à ses yeux que la raison des sots, et rien ne rend plus insensible à la raillerie que d’être au-dessus de l’opinion. Au lieu de plaisanteries, il lui faut des raisons ; et, tant qu’il en sera là, je n’ai pas peur que de jeunes fous me l’enlèvent ; j’ai pour moi la conscience et la vérité. S’il faut que le préjugé s’y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne lui fera jamais croire que je l’aie ennuyé de vaines leçons ; et dans un cœur droit et sensible, la voix d’un ami fidèle et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n’est alors question que de lui montrer qu’ils le trompent, et qu’en feignant de le traiter en homme ils le traitent réellement en enfant, j’affecterai d’être toujours simple, mais grave et clair dans mes raisonnements, afin qu’il sente que c’est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : « Vous voyez que votre seul intérêt, qui est le mien, dicte mes discours, je n’en peux avoir aucun autre. Mais pourquoi ces jeunes gens veulent-ils vous persuader ? C’est qu’ils veulent vous séduire : ils ne vous aiment point, ils ne prennent aucun intérêt à vous ; ils ont pour tout motif un dépit secret de voir que vous valez mieux qu’eux ; ils veulent vous rabaisser à leur petite mesure, et ne vous reprochent de vous laisser gouverner qu’afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous croire qu’il y eût à gagner pour vous dans ce changement ? Leur sagesse est-elle donc si supérieure, et leur attachement d’un jour est-il plus fort que le mien ? Pour donner quelque poids à leur raillerie, il faudrait en pouvoir donner à leur autorité ; et quelle expérience ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des nôtres ? Ils n’ont fait qu’imiter d’autres étourdis, comme ils veulent être imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des prétendus préjugés de leurs pères, ils s’asservissent à ceux