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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/611

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rendez difficile sur l’engagement, et plus vous en facilitez l’exécution. Il importe que le jeune homme sente qu’il promet beaucoup, et que vous promettez encore plus. Quand le moment sera venu, et qu’il aura, pour ainsi dire, signé le contrat, changez alors de langage, mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Vous lui direz : Mon jeune ami, l’expérience vous manque, mais j’ai fait en sorte que la raison ne vous manquât pas. Vous êtes en état de voir partout les motifs de ma conduite ; il ne faut pour cela qu’attendre que vous soyez de sang-froid. Commencez toujours par obéir, et puis demandez-moi compte de mes ordres ; je serai prêt, à vous en rendre raison sitôt que vous serez en état de m’entendre, et je ne craindrai jamais de vous prendre pour juge entre vous et moi. Vous promettez d’être docile, et moi je promets de n’user de cette docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J’ai pour garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu’ici. Trouvez quelqu’un de votre âge qui ait passé une vie aussi douce que la vôtre, et je ne vous promets plus rien.

Après l’établissement de mon autorité, mon premier soin sera d’écarter la nécessité d’en faire usage. Je n’épargnerai rien pour m’établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre de plus en plus le confident de son cœur et l’arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchants de son âge, je les consulterai pour en être le maître ; j’entrerai dans ses vues pour les diriger, je ne lui chercherai point aux dépens du présent un bonheur éloigné. Je ne veux point qu’il soit heureux une fois, mais toujours, s’il est possible.

Ceux qui veulent conduire sagement la jeunesse pour la garantir des pièges des sens lui font horreur de l’amour, et lui feraient volontiers un crime d’y songer à son âge, comme si l’amour était fait pour les vieillards. Toutes ces leçons trompeuses que le cœur dément ne persuadent point. Le jeune homme, conduit par un instinct plus sûr, rit en secret des tristes maximes auxquelles il feint d’acquiescer, et n’attend que le moment de les rendre vaines. Tout cela est contre la nature. En suivant une route opposée, j’arriverai plus sûrement au même but. Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide ; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet ; en le lui peignant, je veux qu’il s’y livre ; en lui faisant sentir quel charme ajoute à l’attrait des sens l’union des cœurs, je le dégoûterai du libertinage, et je le rendrai sage en le rendant amoureux.

Qu’il faut être borné pour ne voir dans les désirs naissants d’un jeune homme qu’un obstacle aux leçons de la raison ! Moi, j’y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n’a de prise sur les passions que par les passions ; c’est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie, et c’est toujours de la nature elle-même qu’il faut tirer les instruments propres à la régler.

Émile n’est pas fait pour rester toujours solitaire ; membre de la société, il en doit remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes, il doit les connaître. Il connaît l’homme en général ; il lui reste à connaître les individus. Il sait ce qu’on fait dans le monde : il lui reste à voir comment on y vit. Il est temps de lui montrer l’extérieur de cette grande scène dont il connaît déjà tous les jeux cachés. Il n’y portera plus l’admiration stupide d’un jeune étourdi, mais le discernement d’un esprit droit et juste. Ses passions pourront l’abuser, sans doute ; quand est-ce qu’elles n’abusent pas ceux qui s’y livrent ? mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S’il les voit, il les verra de l’œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples ni séduit par leurs préjugés.

Comme il y a un âge propre à l’étude des sciences, il y en a un pour bien saisir l’usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune le suit toute sa vie, sans choix, sans réflexion, et, quoique avec suffisance, sans jamais bien savoir ce qu’il fait. Mais celui qui l’apprend et qui en voit les raisons, le suit avec plus de discernement, et par conséquent avec plus de justesse et de grâce. Donnez-moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge, avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, et que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde ; bien conduit, il sera dans un an plus aimable et plus