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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/59

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avec le congé du jeune homme en bonne forme :

« Voilà, monsieur, le congé que vous êtes venu solliciter ; je l’ai refusé à vos offres, je le donne à vos intentions charitables, et vous prie de croire que je ne mets point à prix une bonne action. »

Jugez à la joie que vous donnera cet heureux succès de celle que j’ai sentie en l’apprenant. Pourquoi faut-il qu’elle ne soit pas aussi parfaite qu’elle devrait l’être ? Je ne puis me dispenser d’aller remercier et rembourser M. de Merveilleux ; et si cette visite retarde mon départ d’un jour, comme il est à craindre, n’ai-je pas droit de dire qu’il s’est montré généreux à mes dépens ? N’importe, j’ai fait ce qui vous est agréable, je puis tout supporter à ce prix. Qu’on est heureux de pouvoir bien faire en servant ce qu’on aime, et réunir ainsi dans le même soin les charmes de l’amour et de la vertu ! Je l’avoue, ô Julie ! je partis le cœur plein d’impatience et de chagrin. Je vous reprochais d’être si sensible aux peines d’autrui et de compter pour rien les miennes, comme si j’étais le seul au monde qui n’eût rien mérité de vous. Je trouvais de la barbarie, après m’avoir leurré d’un si doux espoir, à me priver sans nécessité d’un bien dont vous m’aviez flatté vous-même. Tous ces murmures se sont évanouis ; je sens renaître à leur place au fond de mon âme un contentement inconnu : j’éprouve déjà le dédommagement que vous m’avez promis, vous que l’habitude de bien faire a tant instruite du goût qu’on y trouve. Quel étrange empire est le vôtre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que les plaisirs, et donner à ce qu’on fait pour vous le même charme qu’on trouverait à se contenter soi-même ! Ah ! je l’ai dit cent fois, tu es un ange du ciel, ma Julie ! Sans doute, avec tant d’autorité sur mon âme, la tienne est plus divine qu’humaine. Comment n’être pas éternellement à toi, puisque ton règne est céleste ? et que servirait de cesser de t’aimer s’il faut toujours qu’on t’adore.

P.-S. ─ Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu’au retour de la maman : serait-il impossible, durant cet intervalle, de faire un pèlerinage au chalet ?

Lettre XLIV de Julie

Ne murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité. Il nous est plus avantageux qu’il ne semble, et quand nous aurions fait par adresse ce que nous avions fait par bienfaisance, nous n’aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui serait arrivé si nous n’eussions suivi que nos fantaisies. Je serais allée à la campagne précisément la veille du retour de ma mère à la ville ; j’aurais eu un exprès avant d’avoir pu ménager notre entrevue ; il aurait fallu partir sur-le-champ, peut être sans pouvoir t’avertir, te laisser dans des perplexités mortelles, et notre séparation se serait faite au moment qui la rendait le plus douloureuse. De plus, on aurait su que nous étions tous deux à la campagne ; malgré nos précautions, peut-être eût-on su que nous y étions ensemble ; du moins on l’aurait soupçonné, c’en était assez. L’indiscrète avidité du présent nous ôtait toute ressource pour l’avenir, et le remords d’une bonne œuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premièrement ton absence a produit un excellent effet. Mon argus n’aura pas manqué de dire à ma mère qu’on t’avait peu vu chez ma cousine : elle sait ton voyage et le sujet ; c’est une raison de plus pour t’estimer. Et le moyen d’imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s’éloigner le seul moment de liberté qu’ils ont pour se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance ? La seule, à mon avis, qui soit permise à d’honnêtes gens, c’est de l’être à un point qu’on ne puisse croire, en sorte qu’on prenne un effort de vertu pour un acte d’indifférence. Mon ami, qu’un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent ! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amants désolés, et de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l’être. Tu l’as vue, ma Fanchon ; dis, n’est-elle pas charmante ? et ne mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle ? N’est-elle pas trop jolie et trop malheureuse pour rester fille impunément ? Claude Anet, de son côté, dont