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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/565

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ceux qu’il aidait allaient à vêpres, s’ils se confessaient souvent, s’ils jeûnaient les jours prescrits, s’ils faisaient maigre, ni leur imposer d’autres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on n’a nulle assistance à espérer des dévots.

Encouragé par ses observations, loin d’étaler moi-même à ses yeux le zèle affecté d’un nouveau converti, je ne lui cachais point trop mes manières de penser, et ne l’en voyais pas plus scandalisé. Quelquefois j’aurais pu me dire : il me passe mon indifférence pour le culte que j’ai embrassé en faveur de celle qu’il me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né ; il sait que mon dédain n’est plus une affaire de parti. Mais que devais-je penser quand je l’entendais quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de l’Eglise romaine, et paraître estimer médiocrement toutes ses cérémonies ? Je l’aurais cru protestant déguisé si je l’avais vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il semblait faire assez peu de cas ; mais, sachant qu’il s’acquittait sans témoin de ses devoirs de prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savais plus que juger de ces contradictions. Au défaut près qui jadis avait attiré sa disgrâce et dont il n’était pas trop bien corrigé, sa vie était exemplaire, ses mœurs étaient irréprochables, ses discours honnêtes et judicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, j’apprenais à le respecter chaque jour davantage ; et tant de bontés m’ayant tout à fait gagné le cœur, j’attendais avec une curieuse inquiétude le moment d’apprendre sur quel principe il fondait l’uniformité d’une vie aussi singulière.

« Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s’ouvrir à son disciple, il s’efforça de faire germer les semences de raison et de bonté qu’il jetait dans son âme. Ce qu’il y avait en moi de plus difficile à détruire était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme s’ils l’eussent été à mes dépens, et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité de la jeunesse, qui regimbe contre l’humiliation, ne me donnait que trop de penchant à cette humeur colère, et l’amour-propre, que mon mentor tâchait de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendait les hommes encore plus vils à mes yeux, et ne faisait qu’ajouter pour eux le mépris à la haine.

« Sans combattre directement cet orgueil, il l’empêcha de se tourner en dureté d’âme ; et sans m’ôter l’estime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence et me montrant les maux réels qu’elle couvre, il m’apprenait à déplorer les erreurs de mes semblables, à m’attendrir sur leurs misères, et à les plaindre plus qu’à les envier. Emu de compassion sur les faiblesses humaines par le profond sentiment des siennes, il voyait partout les hommes victimes de leurs propres vices et de ceux d’autrui ; il voyait les pauvres gémir sous le joug des riches, et les riches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce qui n’en a point, et nous rendant sensibles à mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de l’âme consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler : l’homme qui fait le plus cas de la vie est celui qui sait le moins en jouir, et celui qui aspire le plus avidement au bonheur est toujours le plus misérable.

« Ah ! quels tristes tableaux ! m’écriais-je avec amertume : s’il faut se refuser à tout, que nous a donc servi de naître ? et s’il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux ? C’est moi, répondit un jour le prêtre d’un ton dont je fus frappé. Heureux, vous ! si peu fortuné, si pauvre, exilé, persécuté, vous êtes heureux ! Et qu’avez-vous fait pour l’être ? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers.

« Là-dessus il me fit entendre qu’après avoir reçu mes confessions il voulait me faire les siennes. J’épancherai dans votre sein, me dit-il en m’embrassant, tous les sentiments de mon cœur. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entière profession de foi, quand vous connaîtrez bien l’état de mon âme, vous saurez pourquoi je m’estime heureux, et, si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour l’être.