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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/562

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progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.

Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mystères ; et je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement, au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré, si l’on n’accélérait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c’est alors qu’on sortirait véritablement de l’ordre de la nature, et que l’équilibre serait rompu. Quand on n’est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; en sorte que l’ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé, et que l’homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ses facultés, et à tel autre point par les autres.

Quelle difficulté je vois s’élever ici ! difficulté d’autant plus grande qu’elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n’osent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très bien que cette religion, quelle qu’elle soit, est la seule véritable : que toutes les autres ne sont qu’extravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument sur ce point du pays où l’on les propose. Qu’un Turc, qui trouve le christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le mahométisme à Paris ! C’est surtout en matière de religion que l’opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l’autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu’il ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion l’élèverons-nous ? à quelle secte agrégerons-nous l’homme de la nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l’agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.

Incedo per ignes
Suppositos cineri doloso.

N’importe : le zèle et la bonne foi m’ont jusqu’ici tenu lieu de prudence : j’espère que ces garants ne m’abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes d’un ami de la vérité : je n’oublierai jamais ma devise ; mais il m’est trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés, ils sont réellement arrivés à l’auteur du papier que je vais transcrire : c’est à vous de voir si l’on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s’agit. Je ne vous propose point le sentiment d’un autre ou le mien pour règle ; je vous l’offre à examiner.

« Il y a trente ans que, dans une ville d’Italie, un jeune homme expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était né calviniste ; mais, par les suites d’une étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette ville un hospice pour les prosélytes : il y fut admis. En l’instruisant sur la controverse, on lui donna des doutes qu’il n’avait pas, et on lui apprit le mal qu’il ignorait : il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles ; il les vit, et faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l’enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes : à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour n’avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de la violence et de l’injustice irrite un jeune cœur sans expérience se figurent l’état du sien. Des larmes de rage coulaient de ses yeux, l’indignation l’étouffait : il implorait le ciel et les hommes, il se confiait à tout le monde, et n’était écouté de personne. Il ne voyait que de vils domestiques soumis à l’infâme qui l’outrageait, ou des complices du même crime qui se raillaient de sa résistance et l’excitaient à les imiter. Il était perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint à l’hospice