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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/509

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La connaissance réelle des choses peut être bonne, mais celle des hommes et de leurs jugements vaut encore mieux ; car, dans la société humaine, le plus grand instrument de l’homme est l’homme, et le plus sage est celui qui se sert le mieux de cet instrument. À quoi bon donner aux enfants l’idée d’un ordre imaginaire tout contraire à celui qu’ils trouveront établi, et sur lequel il faudra qu’ils se règlent ? Donnez-leur premièrement des leçons pour être sages, et puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres sont fous. »

Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, et jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l’instrument de leurs passions. Pour parvenir à connaître l’homme, que de choses il faut connaître avant lui ! L’homme est la dernière étude du sage, et vous prétendez en faire la première d’un enfant ! Avant de l’instruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre à les apprécier. Est-ce connaître une folie que de la prendre pour la raison ? Pour être sage il faut discerner ce qui ne l’est pas. Comment votre enfant connaîtra-t-il les hommes, s’il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? C’est un mal de savoir ce qu’ils pensent, quand on ignore si ce qu’ils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce qu’elles sont à nos yeux ; c’est ainsi qu’il saura comparer l’opinion à la vérité, et s’élever au-dessus du vulgaire ; car on ne connaît point les préjugés quand on les adopte, et l’on ne mène point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l’instruire de l’opinion publique avant de lui apprendre à l’apprécier, assurez-vous que, quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, et que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au lieu de lui dicter les nôtres.

Vous voyez que jusqu’ici je n’ai point parlé des hommes à mon élève, il aurait eu trop de bon sens pour m’entendre ; ses relations avec son espèce ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu’il puisse juger des autres par lui. Il ne connaît d’être humain que lui seul, et même il est bien éloigné de se connaître ; mais s’il porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n’en porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne et s’y tient. Au lieu des lois sociales qu’il ne peut connaître, nous l’avons lié des chaînes de la nécessité. Il n’est presque encore qu’un être physique, continuons de le traiter comme tel.

C’est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bien-être, qu’il doit apprécier tous les corps de la nature et tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus grand prix que l’or, et le verre que le diamant ; de même, il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu’un Lempereur, un Le Blanc, et tous les joailliers de l’Europe ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très important, et il donnerait toute l’académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs, ne sont à son avis que des fainéants qui s’amusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. L’heureux enfant jouit du temps sans en être esclave : il en profite et n’en connaît pas le prix. Le calme des passions qui rend pour lui sa succession toujours égale lui tient lieu d’instrument pour le mesurer au besoin [1]. En lui supposant une montre, aussi bien qu’en le faisant pleurer, je me donnais un Émile vulgaire, pour être utile et me faire entendre ; car, quant au véritable, un enfant si différent des autres ne servirait d’exemple à rien.

Il y a un ordre non moins naturel et plus judicieux encore, par lequel on considère les arts selon les rapports de nécessité qui les lient, mettant au premier rang les plus indépendants, et au dernier ceux qui dépendent d’un plus grand nombre d’autres. Cet ordre, qui fournit d’importantes considérations sur celui de la société générale, est semblable au précédent, et soumis au même renversement dans l’estime des

  1. Le temps perd pour nous sa mesure, quand nos passions veulent régler son cours à leur gré. La montre du sage est l’égalité d’humeur et la paix de l’âme : il est toujours à son heure, et il la connaît toujours.