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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/466

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endroit la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses et ceux des Egyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles et moins poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de l’air, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit toujours tête nue. Que si, pour la propreté et pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à claire-voie, et semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l’observation de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout l’air de Perse ; mais moi je n’ai pas choisi mon élève Européen pour en faire un Asiatique.

En général, on habille trop les enfants, et surtout durant le premier âge. Il faudrait plutôt les endurcir au froid qu’au chaud : le grand froid ne les incommode jamais, quand on les y laisse exposés de bonne heure ; mais le tissu de leur peau, trop tendre et trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par l’extrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu’il en meurt plus dans le mois d’août que dans aucun autre mois. D’ailleurs il paraît constant, par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du Midi, qu’on se rend plus robuste en supportant l’excès du froid que l’excès de la chaleur. Mais, à mesure que l’enfant grandit et que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil ; en allant par degrés, vous l’endurcirez sans danger aux ardeurs de la zone torride.

Locke, au milieu des préceptes mâles et sensés qu’il nous donne, retombe dans des contradictions qu’on n’attendrait pas d’un raisonneur aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfants se baignent l’été dans l’eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu’ils boivent frais, ni qu’ils se couchent par terre dans des endroits humides [1]. Mais puisqu’il veut que les souliers des enfants prennent l’eau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand l’enfant aura chaud ? et ne peut-on pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu’il fait des pieds par rapport aux mains, et du corps par rapport au visage ? Si vous voulez, lui dirai-je, que l’homme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu’il soit tout pieds ?

Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que, quand l’enfant a soif, il faille lui donner à manger ; j’aimerais autant, quand il a faim, lui donner à boire. Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, qu’on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela était, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu’on eût appris ce qu’il faut faire pour le conserver.

Toutes les fois qu’Émile aura soif, je veux qu’on lui donne à boire ; je veux qu’on lui donne de l’eau pure et sans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir, fût-il tout en nage, et fût-on dans le cœur de l’hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c’est de l’eau de rivière, donnez-la-lui sur-le-champ telle qu’elle sort de la rivière ; si c’est de l’eau de source, il la faut laisser quelque temps à l’air avant qu’il la boive. Dans les saisons chaudes, les rivières sont chaudes ; il n’en est pas de même des sources, qui n’ont pas reçu le contact de l’air ; il faut attendre qu’elles soient à la température de l’atmosphère. L’hiver, au contraire, l’eau de source est à cet égard moins dangereuse que l’eau de rivière. Mais il n’est ni naturel ni fréquent qu’on se mette l’hiver en sueur, surtout en plein air ; car l’air froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur et empêche les pores de s’ouvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas qu’Émile s’exerce l’hiver au coin d’un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant qu’il ne s’échauffera qu’à faire et lancer des balles de

  1. Comme si les petits paysans choisissaient la terre bien sèche pour s’y asseoir ou pour s’y coucher, et qu’on eût jamais ouï dire que l’humidité de la terre eût fait du mal à pas un d’eux. À écouter la-dessus les médecins, on croirait les sauvages tout perclus de rhumatismes.