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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/445

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Robert

Pardonnez-moi, mon jeune cadet ; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin ; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.


Émile

Mais moi je n’ai point de jardin.


Robert

Que m’importe ? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener ; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.


Jean-Jacques

Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert ? Qu’il nous accorde, à mon petit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu’il aura la moitié du produit.


Robert

Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos fèves, si vous touchez à mes melons.


Dans cet essai de la manière d’inculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment l’idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de l’enfant. De là jusqu’au droit de propriété et aux échanges, il n’y a plus qu’un pas, après lequel il faut s’arrêter tout court.

On voit encore qu’une explication que je renferme ici dans deux pages d’écriture sera peut-être l’affaire d’un an pour la pratique ; car, dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s’affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, et souvenez-vous qu’en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours ; car les enfants oublient aisément ce qu’ils ont dit et ce qu’on leur a dit, mais non pas ce qu’ils ont fait et ce qu’on leur a fait.

De pareilles instructions se doivent donner, comme je l’ai dit, plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l’élève en accélère ou retarde le besoin ; leur usage est d’une évidence qui saute aux yeux ; mais, pour ne rien omettre d’important dans les choses difficiles, donnons encore un exemple.

Votre enfant dyscole gâte tout ce qu’il touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert ; ne vous hâtez point de lui en donner d’autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes ; car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu’il vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. À la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore ? changez alors de méthode ; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont à moi ; elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. À ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter ; personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton ; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n’en rien faire, le domestique répond : J’ai aussi des vitres à conserver, et s’en va. Enfin, après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps pour s’y ennuyer et s’en souvenir, quelqu’un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casserait plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition, et vous l’accepterez à l’instant en lui disant : C’est très bien pensé ; nous y gagnerons tous deux : que n’avez-vous eu plus tôt cette bonne idée ! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous l’embrasserez avec joie et l’emmènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avait passé. Quelle idée pensez-vous qu’il prendra, sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité ? Je suis trompé s’il y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, à l’épreuve de cette conduite, et qui s’avise après cela de casser une fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait guère, en faisant un trou pour planter sa fève, qu’il se creusait un