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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/419

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sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On serait surpris des connaissances de l’homme le plus grossier, si l’on suivait son progrès depuis le moment où il est né jusqu’à celui où il est parvenu. Si l’on partageait toute la science humaine en deux parties, l’une commune à tous les hommes, l’autre particulière aux savants, celle-ci serait très petite en comparaison de l’autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu’elles se font sans qu’on y pense et même avant l’âge de raison ; que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les équations d’algèbre, les quantités communes se comptent pour rien.

Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens, il faut qu’ils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut qu’ils apprennent à y pourvoir ; il faut qu’ils apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parce qu’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avaient un mouvement progressif, il faudrait qu’elles eussent des sens et qu’elles acquissent des connaissances ; autrement les espèces périraient bientôt.

Les premières sensations des enfants sont purement affectives ; ils n’aperçoivent que le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’eux-mêmes ; mais, en attendant que ces objets s’étendent, s’éloignent pour ainsi dire de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction ; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s’accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qu’ils s’habituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sitôt qu’ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture et le sommeil, trop exactement mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; et bientôt le désir ne vient plus du besoin, mais de l’habitude, ou plutôt l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voilà ce qu’il faut prévenir.

La seule habitude qu’on doit laisser prendre à l’enfant est de n’en contracter aucune ; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre ; qu’on ne l’accoutume pas à présenter une main plutôt que l’autre, à s’en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de sa liberté et l’usage de ses forces, en laissant à son corps l’habitude naturelle, en le mettant en état d’être toujours maître de lui-même, et de faire en toute chose sa volonté, sitôt qu’il en aura une.

Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent l’homme. Il se sent si faible qu’il craint tout ce qu’il ne connaît pas : l’habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres, où l’on ne souffre point d’araignées, ont peur des araignées et cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commencerait-elle pas avant qu’il parle et qu’il entende puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé, et qu’à force de les voir manier à d’autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Émile un masque d’une figure agréable ; ensuite quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire, tout le monde rit, et l’enfant rit comme les autres. Peu à peu je l’accoutume à