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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/371

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du sage, et toujours la douceur du chrétien. Point de prétention, point d’apprêt, point de sentence ; partout la naïve expression de ce qu’elle sentait ; partout la simplicité de son cœur. Si quelquefois elle contraignait les plaintes que la souffrance aurait dû lui arracher, ce n’était point pour jouer l’intrépidité stoïque, c’était de peur de navrer ceux qui étaient autour d’elle ; et quand les horreurs de la mort faisaient quelque instant pâtir la nature, elle ne cachait point ses frayeurs, elle se laissait consoler. Sitôt qu’elle était remise, elle consolait les autres. On voyait, on sentait son retour ; son air caressant le disait à tout le monde. Sa gaieté n’était point contrainte, sa plaisanterie même était touchante ; on avait le sourire à la bouche et les yeux en pleurs. Otez cet effroi qui ne permet pas de jouir de ce qu’on va perdre, elle plaisait plus, elle était plus aimable qu’en santé même, et le dernier jour de sa vie en fut aussi le plus charmant.

Vers le soir elle eut encore un accident qui, bien que moindre que celui du matin, ne lui permit pas de voir longtemps ses enfants. Cependant elle remarqua qu’Henriette était changée. On lui dit qu’elle pleurait beaucoup et ne mangeait point. « On ne la guérira pas de cela, dit-elle en regardant Claire : la maladie est dans le sang. »

Se sentant bien revenue, elle voulut qu’on soupât dans sa chambre. Le médecin s’y trouva comme le matin. La Fanchon, qu’il fallait toujours avertir quand elle devait venir manger à notre table, vint ce soir-là sans se faire appeler. Julie s’en aperçut et sourit. « Oui, mon enfant, lui dit-elle, soupe encore avec moi ce soir ; tu auras plus longtemps ton mari que ta maîtresse. » Puis elle me dit : « Je n’ai pas besoin de vous recommander Claude Anet.

— Non, repris-je ; tout ce que vous avez honoré de votre bienveillance n’a pas besoin de m’être recommandé. »

Le souper fut encore plus agréable que je ne m’y étais attendu. Julie, voyant qu’elle pouvait soutenir la lumière, fit approcher la table, et, ce qui semblait inconcevable dans l’état où elle était, elle eut appétit. Le médecin, qui ne voyait plus d’inconvénient à la satisfaire, lui offrit un blanc de poulet : « Non, dit-elle ; mais je mangerais bien de cette ferra. » On lui en donna un petit morceau ; elle le mangea avec un peu de pain et le trouva bon. Pendant qu’elle mangeait, il fallait voir Mme d’Orbe la regarder ; il fallait le voir, car cela ne peut se dire. Loin que ce qu’elle avait mangé lui fît mal, elle en parut mieux le reste du souper. Elle se trouva même de si bonne humeur, qu’elle s’avisa de remarquer, par forme de reproche, qu’il y avait longtemps que je n’avais bu de vin étranger. « Donnez, dit-elle, une bouteille de vin d’Espagne à ces messieurs. » A la contenance du médecin, elle vit qu’il s’attendait à boire de vrai vin d’Espagne, et sourit encore en regardant sa cousine. J’aperçus aussi que, sans faire attention à tout cela, Claire, de son côté, commençait de temps à autre à lever les yeux, avec un peu d’agitation, tantôt sur Julie, et tantôt sur Fanchon, à qui ces yeux semblaient dire ou demander quelque chose.

Le vin tardait à venir. On eut beau chercher la clé de la cave, on ne la trouva point ; et l’on jugea, comme il était vrai, que le valet de chambre du baron, qui en était chargé, l’avait emportée par mégarde. Après quelques autres informations, il fut clair que la provision d’un seul jour en avait duré cinq, et que le vin manquait sans que personne s’en fût aperçu, malgré plusieurs nuits de veille. Le médecin tombait des nues. Pour moi, soit qu’il fallût attribuer cet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques, j’eus honte d’user avec de telles gens des précautions ordinaires. Je fis enfoncer la porte de la cave, et j’ordonnai que désormais tout le monde eût du vin à discrétion.

La bouteille arrivée, on en but. Le vin fut trouvé excellent. La malade en eut envie ; elle en demanda une cuillerée avec de l’eau ; le médecin le lui donna dans un verre, et voulut qu’elle le bût pur. Ici les coups d’œil devinrent plus fréquents entre Claire et la Fanchon, mais comme à la dérobée et craignant toujours d’en trop dire.