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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/368

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défauts l’un de l’autre, avaient formé sa raison sur la leur sans lui donner leur faiblesse ou leurs préjugés. Elle vanta l’avantage d’avoir été élevée dans une religion raisonnable et sainte, qui, loin d’abrutir l’homme, l’ennoblit et l’élève ; qui, ne favorisant ni l’impiété ni le fanatisme, permet d’être sage et de croire, d’être humain et pieux tout à la fois.

Après cela, serrant la main de sa cousine qu’elle tenait dans la sienne, et la regardant de cet œil que vous devez connaître et que la langueur rendait encore plus touchant : « Tous ces biens, dit-elle, ont été donnés à mille autres ; mais celui-ci !… le ciel ne l’a donné qu’à moi. J’étais femme, et j’eus une amie. Il nous fit naître en même temps ; il mit dans nos inclinations un accord qui ne s’est jamais démenti ; il fit nos cœurs l’un pour l’autre ; il nous unit dès le berceau ; je l’ai conservée tout le temps de ma vie, et sa main me ferme les yeux. Trouvez un autre exemple pareil au monde, et je ne me vante plus de rien. Quels sages conseils ne m’a-t-elle pas donnés ? De quels périls ne m’a-t-elle pas sauvée ? De quels maux ne me consolait-elle pas ? Qu’eussé-je été sans elle ? Que n’eût-elle pas fait de moi si je l’avais mieux écoutée ? Je la vaudrais peut-être aujourd’hui. » Claire, pour toute réponse, baissa la tête sur le sein de son amie, et voulut soulager ses sanglots par des pleurs : il ne fut pas possible. Julie la pressa longtemps contre sa poitrine en silence. Ces moments n’ont ni mots ni larmes.

Elles se remirent, et Julie continua : « Ces biens étaient mêlés d’inconvénients ; c’est le sort des choses humaines. Mon cœur était fait pour l’amour, difficile en mérite personnel, indifférent sur tous les biens de l’opinion. Il était presque impossible que les préjugés de mon père s’accordassent avec mon penchant. Il me fallait un amant que j’eusse choisi moi-même. Il s’offrit ; je crus le choisir ; sans doute le ciel le choisit pour moi, afin que, livrée aux erreurs de ma passion, je ne le fusse pas aux horreurs du crime, et que l’amour de la vertu restât au moins dans mon âme après elle. Il prit le langage honnête et insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de filles bien nées ; mais seul parmi tant d’autres il était honnête homme et pensait ce qu’il disait. Etait-ce ma prudence qui l’avait discerné ? Non ; je ne connus d’abord de lui que son langage, et je fus séduite. Je fis par désespoir ce que d’autres font par effronterie : je me jetai, comme disait mon père, à sa tête ; il me respecta. Ce fut alors seulement que je pus le connaître. Tout homme capable d’un pareil trait a l’âme belle ; alors on y peut compter. Mais j’y comptais auparavant, ensuite j’osai compter sur moi-même ; et voilà comment on se perd. »

Elle s’étendit avec complaisance sur le mérite de cet amant ; elle lui rendait justice, mais on voyait combien son cœur se plaisait à la lui rendre. Elle le louait même à ses propres dépens. A force d’être équitable envers lui, elle était inique envers elle, et se faisait tort pour lui faire honneur. Elle alla jusqu’à soutenir qu’il eut plus d’horreur qu’elle de l’adultère, sans se souvenir qu’il avait lui-même réfuté cela.

Tous les détails du reste de sa vie furent suivis dans le même esprit. Milord Edouard, son mari, ses enfants, votre retour, notre amitié, tout fut mis sous un jour avantageux. Ses malheurs même lui en avaient épargné de plus grands. Elle avait perdu sa mère au moment que cette perte lui pouvait être la plus cruelle ; mais si le ciel la lui eût conservée, bientôt il fût survenu du désordre dans sa famille. L’appui de sa mère, quelque faible qu’il fût, eût suffi pour la rendre plus courageuse à résister à son père ; et de là seraient sortis la discorde et les scandales, peut-être les désastres et le déshonneur, peut-être pis encore si son frère avait vécu. Elle avait épousé malgré elle un homme qu’elle n’aimait point, mais elle soutint qu’elle n’aurait pu jamais être aussi heureuse avec un autre, pas même avec celui qu’elle avait aimé. La mort de M. d’Orbe lui avait ôté un ami, mais en lui rendant son amie. Il n’y avait pas jusqu’à ses chagrins et ses peines qu’elle ne comptât pour des avantages, en ce qu’ils avaient empêché son cœur de s’endurcir aux malheurs d’autrui. « On ne sait pas, disait-elle, quelle douceur c’est de s’attendrir sur ses propres maux et sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l’âme un certain contentement de soi-même indépendant de la fortune et des événements. Que j’ai gémi ! que j’ai versé de larmes ! Eh bien ! s’il fallait renaître aux mêmes conditions, le mal que j’ai