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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/366

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que vous ferez à ma prière, que je ne veux pas même que vous me le promettiez. » Cette lettre, cher Saint-Preux, est celle que vous trouverez ci-jointe. J’ai beau savoir que celle qui l’a écrite est morte, j’ai peine à croire qu’elle n’est plus rien.

Elle me parla ensuite de son père avec inquiétude. « Quoi ! dit-elle, il sait sa fille en danger, et je n’entends point parler de lui ! Lui serait-il arrivé quelque malheur ? Aurait-il cessé de m’aimer ? Quoi ! mon père !… ce père si tendre… m’abandonner ainsi !… me laisser mourir sans le voir… sans recevoir sa bénédiction… ses derniers embrassements !… O Dieu ! quels reproches amers il se fera quand il ne me trouvera plus !… » Cette réflexion lui était douloureuse. Je jugeai qu’elle supporterait plus aisément l’idée de son père malade que celle de son père indifférent. Je pris le parti de lui avouer la vérité. En effet, l’alarme qu’elle en conçut se trouva moins cruelle que ses premiers soupçons. Cependant la pensée de ne plus le revoir l’affecta vivement. « Hëlas ! dit-elle, que deviendra-t-il après moi ? à quoi tiendra-t-il ? Survivre à toute sa famille !… quelle vie sera la sienne ? Il sera seul, il ne vivra plus. » Ce moment fut un de ceux où l’horreur de la mort se faisait sentir, et où la nature reprenait son empire. Elle soupira, joignit les mains, leva les yeux ; et je vis qu’en effet elle employait cette difficile prière qu’elle avait dit être celle du malade.

Elle revint à moi. « Je me sens faible, dit-elle ; je prévois que cet entretien pourrait être le dernier que nous aurons ensemble. Au nom de notre union, au nom de nos chers enfants qui en sont le gage, ne soyez plus injuste envers votre épouse. Moi, me réjouir de vous quitter ! vous qui n’avez vécu que pour me rendre heureuse et sage ; vous de tous les hommes celui qui me convenait le plus, le seul peut-être avec qui je pouvais faire un bon ménage et devenir une femme de bien ! Ah ! croyez que si je mettais un prix à la vie, c’était pour la passer avec vous. » Ces mots prononcés avec tendresse m’émurent au point qu’en portant fréquemment à ma bouche ses mains que je tenais dans les miennes, je les sentis se mouiller de mes pleurs. Je ne croyais pas mes yeux faits pour en répandre. Ce furent les premiers depuis ma naissance, ce seront les derniers jusqu’à ma mort. Après en avoir versé pour Julie, il n’en faut plus verser pour rien.

Ce jour fut pour elle un jour de fatigue. La préparation de Mme d’Orbe durant la nuit, la scène des enfants le matin, celle du ministre l’après-midi, l’entretien du soir avec moi, l’avaient jetée dans l’épuisement. Elle eut un peu plus de repos cette nuit-là que les précédentes, soit à cause de sa faiblesse, soit qu’en effet la fièvre et le redoublement fussent moindres.

Le lendemain, dans la matinée, on vint me dire qu’un homme très mal mis demandait avec beaucoup d’empressement à voir Madame en particulier. On lui avait dit l’état où elle était : il avait insisté, disant qu’il s’agissait d’une bonne action, qu’il connaissait bien Mme de Wolmar, et qu’il savait bien que tant qu’elle respirerait elle aimerait à en faire de telles. Comme elle avait établi pour règle inviolable de ne jamais rebuter personne, et surtout les malheureux, on me parla de cet homme avant de le renvoyer. Je le fis venir. Il était presque en guenilles, il avait l’air et le ton de la misère ; au reste, je n’aperçus rien dans sa physionomie et dans ses propos qui me fît mal augurer de lui. Il s’obstinait à ne vouloir parler qu’à Julie. Je lui dis que, s’il ne s’agissait que de quelques secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à l’extrémité, je ferais ce qu’elle aurait pu faire. « Non, dit-il, je ne demande point d’argent, quoique j’en aie grand besoin : je demande un bien qui m’appartient, un bien que j’estime plus que tous les trésors de la terre, un bien que j’ai perdu par ma faute, et que Madame seule, de qui je le tiens, peut me rendre une seconde fois. »

Ce discours, auquel je ne compris rien, me détermina pourtant. Un malhonnête homme eût pu dire la même chose, mais il ne l’eût jamais dite du même ton. Il exigeait du mystère : ni laquais, ni femme de chambre. Ces précautions me semblaient bizarres ; toutefois je les pris. Enfin, je le lui menai. Il m’avait dit être connu de Mme d’Orbe : il passa devant elle ; elle ne le reconnut point ; et j’en fus peu surpris. Pour Julie, elle le reconnut à l’instant ; et, le voyant dans ce triste équipage, elle me reprocha de l’y avoir laissé. Cette reconnaissance fut touchante. Claire, éveillée par le