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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/364

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très bon, dont je ne doutai jamais un moment, et sous les yeux duquel j’aimai toujours à vivre ! je le sais, je m’en réjouis, je vais paraître devant ton trône. Dans peu de jours mon âme, libre de sa dépouille, commencera de t’offrir plus dignement cet immortel hommage qui doit faire mon bonheur durant l’éternité. Je compte pour rien tout ce que je serai jusqu’à ce moment. Mon corps vit encore, mais ma vie morale est finie. Je suis au bout de ma carrière, et déjà jugée sur le passé. Souffrir et mourir est tout ce qui me reste à faire ; c’est l’affaire de la nature : mais moi, j’ai tâché de vivre de manière à n’avoir pas besoin de songer à la mort ; et maintenant qu’elle approche, je la vois venir sans effroi. Qui s’endort dans le sein d’un père n’est pas en souci du réveil. »

Ce discours, prononcé d’abord d’un ton grave et posé, puis avec plus d’accent et d’une voix plus élevée, fit sur tous les assistants, sans m’en excepter, une impression d’autant plus vive, que les yeux de celle qui le prononça brillaient d’un feu surnaturel ; un nouvel éclat animait son teint, elle paraissait rayonnante ; et s’il y a quelque chose au monde qui mérite le nom de céleste, c’était son visage tandis qu’elle parlait.

Le pasteur lui-même, saisi, transporté de ce qu’il venait d’entendre, s’écria en levant les mains et les yeux au ciel : « Grand Dieu, voilà le culte qui t’honore ; daigne t’y rendre propice ; les humains t’en offrent peu de pareils.

Madame, dit-il en s’approchant du lit, je croyais vous instruire, et c’est vous qui m’instruisez. Je n’ai plus rien à vous dire. Vous avez la véritable foi, celle qui fait aimer Dieu. Emportez ce précieux repos d’une bonne conscience, il ne vous trompera pas ; j’ai vu bien des chrétiens dans l’état où vous êtes, je ne l’ai trouvé qu’en vous seule. Quelle différence d’une fin si paisible à celle de ces pécheurs bourrelés qui n’accumulent tant de vaines et sèches prières que parce qu’ils sont indignes d’être exaucés ! Madame, votre mort est aussi belle que votre vie : vous avez vécu pour la charité ; vous mourez martyre de l’amour maternel. Soit que Dieu vous rende à nous pour nous servir d’exemple, soit qu’il vous appelle à lui pour couronner vos vertus, puissions-nous tous tant que nous sommes vivre et mourir comme vous ! Nous serons bien sûrs du bonheur de l’autre vie. »

Il voulut s’en aller ; elle le retint. « Vous êtes de mes amis, lui dit-elle, et l’un de ceux que je vois avec le plus de plaisir ; c’est pour eux que mes derniers moments me sont précieux. Nous allons nous quitter pour si longtemps qu’il ne faut pas nous quitter si vite. » Il fut charmé de rester, et je sortis là-dessus.

En rentrant, je vis que la conversation avait continué sur le même sujet, mais d’un autre ton et comme sur une matière indifférente. Le pasteur parlait de l’esprit faux qu’on donnait au christianisme en n’en faisant que la religion des mourants, et de ses ministres des hommes de mauvais augure. « On nous regarde, disait-il, comme des messagers de mort, parce que, dans l’opinion commode qu’un quart d’heure de repentir suffit pour effacer cinquante ans de crimes, on n’aime à nous voir que dans ce temps-là. Il faut nous vêtir d’une couleur lugubre ; il faut affecter un air sévère ; on n’épargne rien pour nous rendre effrayants. Dans les autres cultes, c’est pis encore. Un catholique mourant n’est environné que d’objets qui l’épouvantent, et de cérémonies qui l’enterrent tout vivant. Au soin qu’on prend d’écarter de lui les démons, il croit en voir sa chambre pleine ; il meurt cent fois de terreur avant qu’on l’achève ; et c’est dans cet état d’effroi que l’Église aime à le plonger pour avoir meilleur marché de sa bourse. ─ Rendons grâces au ciel, dit Julie, de n’être point nés dans ces religions vénales qui tuent les gens pour en hériter, et qui, vendant le paradis aux riches, portent jusqu’en l’autre monde l’injuste inégalité qui règne dans celui-ci. Je ne doute point que toutes ces sombres idées ne fomentent l’incrédulité, et ne donnent une aversion naturelle pour le culte qui les nourrit. J’espère, dit-elle en me regardant, que celui qui doit élever nos enfants prendra des maximes tout opposées, et qu’il ne leur rendra point la religion lugubre et triste en y mêlant incessamment des pensées de mort. S’il leur apprend à bien vivre, ils sauront assez bien mourir. »

Dans la suite de cet entretien, qui fut moins serré et plus interrompu que je ne vous le rapporte, j’achevai de concevoir les maximes de Julie et la conduite qui m’avait scandalisé. Tout cela tenait à ce que, sentant son état parfaitement désespéré, elle ne songeait plus qu’à