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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/358

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aussi longtemps qu’elle serait forcée à les suspendre. C’était, pensais-je, bien des précautions pour quelqu’un qui ne se croyait privé que durant quelques jours d’une occupation si chère ; mais ce qui m’effraya tout à fait, ce fut de voir qu’elle entrait pour Henriette dans un bien plus grand détail encore. Elle s’était bornée à ce qui regardait la première enfance de ses fils, comme se déchargeant sur un autre du soin de leur jeunesse ; pour sa fille, elle embrassa tous les temps, et, sentant bien que personne ne suppléerait sur ce point aux réflexions que sa propre expérience lui avait fait faire, elle nous exposa en abrégé, mais avec force et clarté, le plan d’éducation qu’elle avait fait pour elle, employant près de la mère les raisons les plus vives et les plus touchantes exhortations pour l’engager à le suivre.

Toutes ces idées sur l’éducation des jeunes personnes et sur les devoirs des mères, mêlées de fréquents retours sur elle-même, ne pouvaient manquer de jeter de la chaleur dans l’entretien. Je vis qu’il s’animait trop. Claire tenait une des mains de sa cousine, et la pressait à chaque instant contre sa bouche, en sanglotant pour toute réponse ; la Fanchon n’était pas plus tranquille ; et pour Julie, je remarquai que les larmes lui roulaient aussi dans les yeux, mais qu’elle n’osait pleurer de peur de nous alarmer davantage. Aussitôt je me dis : « Elle se voit morte. » Le seul espoir qui me resta fut que la frayeur pouvait l’abuser sur son état, et lui montrer le danger plus grand qu’il n’était peut-être. Malheureusement je la connaissais trop pour compter beaucoup sur cette erreur. J’avais essayé plusieurs fois de la calmer ; je la priai derechef de ne pas s’agiter hors de propos par des discours qu’on pouvait reprendre à loisir. « Ah ! dit-elle, rien ne fait tant de mal aux femmes que le silence ; et puis, je me sens un peu de fièvre ; autant vaut employer le babil qu’elle donne à des sujets utiles, qu’à battre sans raison la campagne. »

L’arrivée du médecin causa dans la maison un trouble impossible à peindre. Tous les domestiques l’un sur l’autre à la porte de la chambre attendaient, l’œil inquiet et les mains jointes, son jugement sur l’état de leur maîtresse comme l’arrêt de leur sort. Ce spectacle jeta la pauvre Claire dans une agitation qui me fit craindre pour sa tête. Il fallut les éloigner sous différents prétextes, pour écarter de ses yeux cet objet d’effroi. Le médecin donna vaguement un peu d’espérance, mais d’un ton propre à me l’ôter. Julie ne dit pas non plus ce qu’elle pensait ; la présence de sa cousine la tenait en respect. Quand il sortit je le suivis ; Claire en voulut faire autant, mais Julie la retint et me fit de l’œil un signe que j’entendis. Je me hâtai d’avertir le médecin que, s’il y avait du danger, il fallait le cacher à madame d’Orbe avec autant et plus de soin qu’à la malade, de peur que le désespoir n’achevât de la troubler, et ne la mît hors d’état de servir son amie. Il déclara qu’il y avait en effet du danger, mais que vingt-quatre heures étant à peine écoulées depuis l’accident, il fallait plus de temps pour établir un pronostic assuré ; que la nuit prochaine déciderait du sort de la maladie, et qu’il ne pouvait prononcer que le troisième jour. La Fanchon seule fut témoin de ce discours ; et après l’avoir engagée, non sans peine, à se contenir, on convint de ce qui serait dit à madame d’Orbe et au reste de la maison.

Vers le soir, Julie obligea sa cousine qui avait passé la nuit auprès d’elle, et qui voulait encore y passer la suivante, à s’aller reposer quelques heures. Durant ce temps la malade ayant su qu’on allait la saigner du pied, et que le médecin préparait des ordonnances, elle le fit appeler et lui tint ce discours : « Monsieur du Bosson, quand on croit devoir tromper un malade craintif sur son état, c’est une précaution d’humanité que j’approuve ; mais c’est une cruauté de prodiguer également à tous des soins superflus et désagréables dont plusieurs n’ont aucun besoin. Prescrivez-moi tout ce que vous jugerez m’être véritablement utile, j’obéirai ponctuellement. Quant aux remèdes qui ne sont que pour l’imagination, faites-m’en grâce ; c’est mon corps et non mon esprit qui souffre ; et je n’ai pas peur de finir mes jours, mais d’en mal employer le reste. Les derniers moments de la vie sont trop précieux pour qu’il soit permis d’en abuser. Si vous ne pouvez prolonger la mienne, au moins ne l’abrégez pas en m’ôtant l’emploi du peu d’instants qui me sont laissés par la nature. Moins il m’en reste, plus vous devez les respecter. Faites-moi vivre, ou laissez-moi : je